L’enquête réalisée par l’Ifop pour Marianne, du 25 au 30 septembre 2026 par questionnaire en ligne auprès de 9 689 personnes représentatives de la population adulte de France métropolitaine, révèle un soutien important aux restrictions de la visibilité religieuse. Mais derrière les chiffres se dessinent deux enseignements : les musulmans ne sont pas les seuls concernés par cette tentation d’interdire, et les jeunes générations sont loin de partager les positions de leurs aînés.
Les résultats concernant le voile sont nets : 53 % des personnes interrogées se déclarent opposées à son port dans la rue, contre 22 % qui y sont favorables et 25 % d’indifférents. Une interdiction générale dans l’espace public recueille 60 % d’approbation. Surtout, les résultats publiés par l’Ifop montrent que 58 % des sondés soutiennent également l’interdiction de la kippa dans la rue. Le sujet dépasse donc la seule défiance envers l’islam : la liberté des juifs de manifester leur religion est directement concernée.
La ventilation religieuse rend ce dernier résultat particulièrement significatif. L’interdiction de la kippa est approuvée par 67 % des catholiques, 58 % des personnes sans appartenance religieuse et 51 % des protestants interrogés. Chez les musulmans, ce soutien tombe à 27 % : près des trois quarts rejettent donc la mesure. Dans cette comparaison entre appartenances religieuses, les musulmans sont les moins favorables à une interdiction visant un signe religieux juif. Sur cette question précise, le résultat déjoue les lectures qui opposeraient systématiquement les deux communautés.
Il ne permet évidemment aucune conclusion générale sur les relations entre juifs et musulmans, ni sur les motivations individuelles des répondants. Mais il établit un constat : dans cette enquête, la restriction de la visibilité religieuse juive est majoritairement soutenue par plusieurs autres groupes, tandis qu’elle est majoritairement refusée par les musulmans.
C’est ici que la présentation du sondage mérite d’être interrogée. Marianne décrit l’hostilité au voile comme une « exigence majoritaire de discrétion » et invoque une laïcité conçue comme « culture française partagée », en prenant ses distances avec une lecture jugée « étroitement juridique ». Pourtant, le droit n’est pas un détail encombrant du débat : il permet précisément de distinguer une préférence culturelle d’une restriction légitime des libertés. Une majorité peut désapprouver une pratique sans disposer, pour cette seule raison, du droit de l’interdire.
L’article premier de la loi de 1905 garantit la liberté de conscience et le libre exercice des cultes, sous les restrictions prévues dans l’intérêt de l’ordre public. L’article 9 de la Convention européenne des droits de l’homme protège également la manifestation des convictions en public comme en privé. Les restrictions doivent être prévues par la loi et nécessaires, dans une société démocratique, à la protection d’intérêts précisément définis, notamment l’ordre public et les droits d’autrui. La simple désapprobation sociale ne remplace pas ces exigences.
Cela n’efface pas les règles applicables dans certains cadres. Comme le rappelle le Conseil d’État dans son dossier sur la laïcité, les agents publics sont soumis à une obligation de neutralité dans l’exercice de leurs fonctions. Interdire un foulard ou une kippa à un passant ne revient donc pas à imposer la neutralité à l’administration : cela revient à contraindre l’apparence d’un citoyen. La rue n’est pas un service public dont chaque personne serait l’agent.
Reste une fracture essentielle pour comprendre l’avenir de ces positions. Parmi les 18-24 ans, 62 % se disent favorables au port du voile dans la rue. Quant à l’interdiction de la kippa, les résultats par tranche d’âge montrent qu’elle n’est approuvée que par 28 % d’entre eux, contre 73 % des personnes de 65 ans et plus. Parler d’une société uniformément acquise à l’effacement du religieux serait donc trompeur : cette exigence trouve un soutien nettement plus élevé chez les générations âgées.
Ce contraste ouvre une perspective que les majorités du moment ne doivent pas masquer. Si les jeunes conservent ces positions en vieillissant, le renouvellement générationnel pourrait affaiblir le soutien aux interdictions. Un sondage ne permet pas d’en faire une certitude : les opinions évoluent aussi avec les événements et les trajectoires individuelles. Mais la majorité actuelle ne préjuge pas de celle de demain.
Cette évolution ne signifierait pas nécessairement un recul de la laïcité. Sur la liberté de manifester ses convictions, elle pourrait même rapprocher la société de l’esprit du compromis de 1905, dont la liberté de conscience et la liberté religieuse constituent les fondements. Les jeunes ne seraient alors pas en train d’abandonner la laïcité, mais d’en retrouver une ambition fondamentale : permettre de vivre ensemble sans exiger de chacun qu’il rende ses convictions invisibles.




