Un Malaisien musulman de 21 ans et sa mère ont été arrêtés le 13 octobre à Kuala Lumpur par les autorités religieuses. Cette intervention fait suite à la diffusion de vidéos censées montrer le jeune homme participant à des rites hindous, notamment pendant la fête de Thaipusam aux grottes de Batu, près de la capitale. Des mandats avaient été délivrés par un tribunal islamique de Shah Alam, dans l’État de Selangor.
L’enquête est conduite par le Département des affaires religieuses islamiques de Selangor, le JAIS. Sa mère a également été placée en détention, sans que son rôle dans les faits qui lui sont reprochés ait été publiquement précisé. Les autorités envisagent par ailleurs de convoquer au moins quatorze autres personnes, mais n’ont pas indiqué si celles-ci sont soupçonnées d’avoir participé aux cérémonies, de les avoir organisées ou simplement d’y avoir assisté.
La prudence reste d’autant plus nécessaire que l’authenticité et le contexte des images n’ont pas été entièrement établis. Avant les arrestations, le JAIS reconnaissait ne pas avoir encore vérifié que les scènes avaient bien été filmées aux grottes de Batu pendant Thaipusam. Il disait également examiner l’hypothèse d’un montage ou d’une manipulation par intelligence artificielle. D’autres publications attribuent au jeune homme la participation à une cérémonie de « purification » à Bali ainsi que diverses pratiques spirituelles, mais ces affirmations proviennent principalement des réseaux sociaux.
L’enquête repose sur les articles 4 et 10 de l’Enakmen Jenayah Syariah de Selangor de 1995, un texte pénal islamique applicable exclusivement aux musulmans. Le premier sanctionne le fait de participer à un culte ou à une cérémonie religieuse contraire au droit islamique, par une amende pouvant atteindre 3 000 ringgits, deux ans d’emprisonnement ou les deux. Le second vise les actes susceptibles d’insulter l’islam, de le tourner en dérision ou de le jeter dans le mépris ; la peine maximale s’élève à 5 000 ringgits et trois ans de prison.
Le mufti de l’État de Kelantan, Mohamad Shukri Mohamad, a affirmé qu’un musulman ne pouvait pas accomplir les rites d’une autre religion. Il a cependant demandé au public de ne pas qualifier précipitamment le jeune homme d’apostat. Selon lui, une enquête doit déterminer s’il comprenait la signification des gestes accomplis et s’il avait réellement l’intention de rompre avec l’islam. Cette distinction entre l’acte matériel, sa signification religieuse et l’intention de la personne sera centrale si l’affaire donne lieu à des poursuites.
Le Malaysia Hindu Sangam, qui représente une partie des institutions hindoues du pays, a pour sa part appelé les temples et les fidèles à ne pas alimenter la controverse. Son président, Thanga Ganesan, a rappelé que les lieux de culte et les fêtes hindoues accueillaient depuis longtemps des visiteurs et des observateurs de toutes religions. Il a néanmoins estimé que le respect par un musulman de ses obligations religieuses relevait des autorités islamiques.
L’affaire dépasse ainsi le cas individuel. Elle touche à l’une des conditions pratiques de la coopération interreligieuse : la possibilité, pour des croyants, de se rendre dans les lieux de culte d’autres communautés et d’assister à certaines de leurs cérémonies afin de les comprendre. Être présent, observer silencieusement un rite ou accepter une invitation ne signifie pas nécessairement adhérer à la croyance exprimée. Mais la frontière devient plus délicate lorsqu’un visiteur reproduit un geste, reçoit une marque rituelle, porte un objet religieux ou participe à une procession.
Les autorités islamiques malaisiennes reconnaissent elles-mêmes cette différence. Dans un avis publié en avril 2026, le bureau du mufti des Territoires fédéraux autorisait les musulmans à assister à des événements sikhs comme Vaisakhi pour des raisons sociales, officielles ou de bon voisinage, tout en leur interdisant de prendre part aux actes cultuels. Une doctrine antérieure admettait également, en principe, l’entrée d’un musulman dans le lieu de culte d’une autre religion, mais l’assortissait de restrictions particulièrement strictes lorsque des rites étaient célébrés.
En février 2025, le gouvernement avait d’ailleurs renoncé à imposer de nouvelles règles aux musulmans invités dans des lieux de culte non islamiques. Le projet aurait notamment obligé les organisateurs à consulter les autorités religieuses avant certaines invitations. Devant les critiques d’organisations religieuses et de responsables politiques, le premier ministre Anwar Ibrahim avait jugé ces dispositions inutiles et susceptibles de provoquer de l’inquiétude. Le sultan de Selangor avait lui-même averti qu’elles risquaient de perturber une harmonie religieuse construite de longue date.
L’affaire pose aussi la question plus fondamentale du droit de changer de religion. L’article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme protège expressément la liberté de changer de religion ou de conviction. La Constitution malaisienne garantit à chacun le droit de professer et de pratiquer sa religion, mais elle ne mentionne pas explicitement celui d’en changer. Elle définit en outre juridiquement comme « malaise » une personne qui professe l’islam, tandis que la sortie de l’islam demeure soumise aux tribunaux islamiques et à des procédures particulièrement contraignantes. Rien ne prouve que le jeune homme arrêté ait voulu se convertir à l’hindouisme, et sa participation présumée à un rite ne doit pas être assimilée automatiquement à une apostasie. Mais si l’État peut sanctionner les gestes susceptibles de manifester une autre croyance tout en rendant presque impossible la reconnaissance d’un changement de religion, la liberté religieuse risque de ne protéger que le maintien dans la religion assignée à la naissance. L’affaire concerne donc autant les limites de la coopération interreligieuse que la liberté individuelle d’explorer, d’adopter ou de quitter une croyance.




