Des outils d’intelligence artificielle spécialement consacrés au sikhisme commencent à répondre aux questions des fidèles, à traduire des enseignements et à produire des contenus pédagogiques. Leur développement rencontre toutefois une limite clairement posée par les autorités religieuses sikhes : une machine peut faciliter l’accès aux textes, mais elle ne doit pas représenter les gourous, fabriquer des paroles sacrées ou se présenter elle-même comme une autorité spirituelle.
Cette distinction est particulièrement importante dans le sikhisme. Le Guru Granth Sahib, qui rassemble les hymnes et enseignements sacrés appelés Gurbani, n’est pas simplement considéré comme un livre saint. Depuis la mort du dixième gourou humain, Guru Gobind Singh, en 1708, il est reconnu par les sikhs comme le Gourou vivant et éternel. Une erreur produite par une intelligence artificielle n’est donc pas seulement une traduction médiocre : lorsqu’un système invente un verset ou modifie une composition, il peut attribuer au Gourou des paroles qui ne figurent pas dans le texte.
Ce risque n’est pas théorique. Dans une tribune publiée en février 2026 par le quotidien indien The Tribune, Harmeet Shah Singh, responsable de United Sikhs au Royaume-Uni, rapportait que des assistants utilisant une identité visuelle sikhe avaient produit de faux versets ou altéré des shabads, les hymnes tirés de la Gurbani. Selon lui, un avertissement indiquant qu’une réponse peut contenir des erreurs ne suffit pas lorsqu’un outil prétend renseigner le public sur une parole tenue pour sacrée.
La question ne se limite pas aux textes. En mai 2025, le président du Shiromani Gurdwara Parbandhak Committee, l’institution qui administre les principaux lieux saints sikhs en Inde, avait demandé le retrait d’une vidéo représentant Guru Gobind Singh et ses fils à l’aide d’images animées produites par intelligence artificielle. L’objection portait à la fois sur des erreurs historiques et sur le principe même d’une représentation humaine des gourous.
Le 28 décembre 2025, les cinq jathedars, c’est-à-dire les responsables religieux des cinq principaux lieux de décision du sikhisme, réunis à l’Akal Takht d’Amritsar, ont adopté une directive plus générale. L’Akal Takht, situé dans le complexe du Temple d’or, est la principale autorité temporelle du sikhisme. Sa décision interdit les films, animations, hypertrucages et vidéos générées par intelligence artificielle qui représentent ou imitent les gourous sikhs, leurs familles, les quatre fils de Guru Gobind Singh, les anciens guerriers et martyrs, le Guru Granth Sahib ou certaines pratiques sacrées.
Cette directive n’interdit pourtant pas toute utilisation de l’intelligence artificielle. Plusieurs développeurs sikhs travaillent précisément à des outils qui ne produisent aucune représentation du sacré. Une enquête publiée le 20 août par Religion News Service présente notamment GianiJi.com, un assistant développé par l’ingénieur Gurpreet Singh avec des élèves de la SAGE Khalsa School, dans le New Jersey. Il répond dans différentes langues tout en affichant les passages originaux de la Gurbani sur lesquels repose sa réponse. L’objectif est de permettre à des jeunes sikhs qui maîtrisent mal le pendjabi ou l’écriture gurmukhi de comprendre les enseignements auxquels leurs parents avaient un accès plus direct.
Un autre projet, KhalsaGPT, a été conçu en 2023 par le développeur Daljit Singh, à Kartarpur. Cet assistant textuel devait utiliser des sources identifiées et fournir des références. Ses règles lui interdisaient de composer des versets, de créer des images des gourous ou de parler comme s’il détenait une autorité religieuse. Le projet est actuellement suspendu pour des raisons professionnelles sans lien avec la directive de l’Akal Takht, mais ses précautions donnent une idée de ce que pourrait être un usage acceptable de l’intelligence artificielle : retrouver, traduire et expliquer des sources, sans prétendre les compléter.
La musique religieuse pose une difficulté supplémentaire. Des chants dévotionnels sikhs produits artificiellement circulent déjà sur YouTube. Même lorsqu’ils ne déforment aucun texte, ils reproduisent une voix, une mélodie et une apparence d’interprétation spirituelle sans qu’aucune personne ne prie ni ne chante. Or, dans la pratique sikhe, le chant dévotionnel ne se réduit pas à l’exécution correcte d’une composition : l’intention, la conscience et la participation de la communauté comptent aussi. Une imitation techniquement réussie ne remplit donc pas la même fonction religieuse.
Le sikhisme a déjà connu des discussions comparables à propos de nouveaux moyens de transmission. Lorsque l’éclairage électrique fut introduit au Temple d’or en 1897, certains fidèles craignirent qu’il n’altère le caractère sacré du lieu. Il fut finalement adopté, comme le furent ensuite l’imprimerie, les enregistrements, les retransmissions d’offices et les applications consacrées à la Gurbani. Mais ces techniques transportaient une parole ou une pratique existante. L’intelligence artificielle générative peut, elle, produire un contenu nouveau tout en lui donnant l’apparence d’une source authentique.
La position qui se précise au sein des institutions sikhes n’est donc pas un rejet de la technologie. Elle consiste à lui assigner une fonction limitée et contrôlée. Une intelligence artificielle peut aider à trouver un passage, comparer des traductions ou fournir un premier niveau d’explication. Elle ne peut ni parler au nom du Gourou, ni fabriquer du sacré, ni remplacer la personne qui enseigne, récite ou prie.




