La FECRIS, Fédération européenne des centres de recherche et d’information sur le sectarisme, est une association privée créée en France en 1994 pour fédérer des organisations engagées dans la lutte contre les « sectes ». Son nom et sa présence auprès de plusieurs institutions internationales peuvent lui donner l’apparence d’un organisme européen de recherche ou d’expertise. Elle n’est pourtant ni une institution de l’Union européenne, ni une autorité publique, ni un organisme académique : juridiquement, la FECRIS est une association française à but non lucratif qui regroupe des associations militantes partageant une même approche de ce qu’ils appellent le phénomène sectaire.
La création de la fédération est décidée en 1993 lors d’un colloque organisé à Barcelone. Elle est officiellement constituée à Paris en 1994 dans les locaux de l’UNADFI. La FECRIS indique aujourd’hui disposer d’un réseau couvrant treize pays, auquel s’ajoutent des correspondants ou associations en Amérique du Nord et en Australie. Elle est actuellement présidée par André Frédéric, ancien président du Parlement wallon, avec Marie Drilhon de l’UNADFI comme vice-présidente.
Selon ses statuts et sa communication publique, elle entend défendre les individus, les familles et les sociétés démocratiques contre les agissements d’organisations qu’elle considère comme sectaires, nuisibles ou totalitaires. Elle affirme ne pas intervenir sur le terrain des croyances et se dit politiquement, philosophiquement et religieusement neutre.
Cette présentation est cependant contestée depuis longtemps. La question centrale est de savoir où se situe la frontière entre la dénonciation d’abus réels et la construction d’un discours globalement hostile à certaines communautés religieuses ou spirituelles minoritaires. Cette interrogation accompagne la FECRIS pratiquement depuis sa création.
Une reconnaissance institutionnelle qui ne vaut pas certification scientifique
La FECRIS bénéficie depuis 2005 d’un statut participatif auprès du Conseil de l’Europe. L’histoire de l’obtention de ce statut est pourtant moins lisse que sa simple mention pourrait le laisser penser.
Sa demande avait fait l’objet d’une contestation par plusieurs membres de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. Dans le dossier examiné en 2005, les objections portaient notamment sur des propos attribués à des responsables de la FECRIS et à certaines associations membres. Les auteurs de la contestation affirmaient également que la FECRIS et ses organisations affiliées publiaient rarement, voire jamais, des travaux académiques crédibles dans leur domaine d’activité.
L’Assemblée parlementaire a finalement estimé que les éléments apportés ne justifiaient pas le refus du statut.
Un financement public français ancien
L’autre caractéristique de la FECRIS est l’importance du soutien public français qu’elle a reçu au cours de son histoire. Les subventions de l’État constituent depuis longtemps une partie significative de ses ressources.
En 2020, la Commission américaine sur la liberté religieuse internationale, l’USCIRF, allait jusqu’à indiquer que le gouvernement français fournissait alors la majorité du financement de la FECRIS. Au titre de l’année 2025, une réponse officielle du Premier ministre publiée au Sénat fait encore apparaître une subvention publique de 18 000 euros à la fédération.
Le financement public de la FECRIS a également donné lieu à une controverse très concrète concernant une subvention de 20 000 euros accordée par les services du Premier ministre en 2020 pour financer un colloque qui devait se tenir à Marbella, en Espagne.
La crise sanitaire a empêché la tenue physique du colloque, qui a été remplacé par un webinaire réunissant environ une centaine de participants. Pourtant, selon les documents reproduits dans une plainte déposée par CAP Liberté de Conscience, les 20 000 euros ont été déclarés comme entièrement dépensés. Le compte rendu financier mentionnait notamment 2 067 euros d’hôtel, 4 173 euros de traduction simultanée, 5 800 euros de traduction de documents, 2 057 euros de prestations informatiques et surtout 5 000 euros affectés à des frais juridiques liés au procès opposant la FECRIS aux Témoins de Jéhovah en Allemagne.
CAP Liberté de Conscience a considéré que ces dépenses n’étaient pas conformes à l’objet initial de la subvention et a demandé au Premier ministre d’en obtenir le remboursement. Saisi ensuite du refus de l’administration, le tribunal administratif de Paris a rejeté le recours le 30 septembre 2025 pour irrecevabilité, considérant que CAP LC ne justifiait pas d’un intérêt lui donnant qualité pour demander à l’État de récupérer les fonds. Le tribunal n’a donc pas tranché au fond la question de la conformité des dépenses de la FECRIS avec l’objet de la subvention. Une enquête pénale est actuellement en cours sur ce sujet.
Hambourg : des accusations jugées diffamatoires
Le procès allemand auquel une partie de cette subvention a été affectée constitue lui-même l’une des principales controverses judiciaires ayant touché la fédération.
Les Témoins de Jéhovah allemands avaient saisi le tribunal régional de Hambourg au sujet de 32 déclarations diffusées sur le site de la FECRIS. Dans son jugement du 27 novembre 2020, le tribunal a retenu, selon l’analyse détaillée publiée par Bitter Winter, que 17 déclarations étaient diffamatoires, qu’une autre l’était partiellement et que 14 ne l’étaient pas.
La FECRIS a donné une lecture très différente du jugement. Dans son propre communiqué consacré à l’affaire, elle a mis en avant les 14 déclarations pour lesquelles les Témoins de Jéhovah avaient été déboutés, affirmant qu’il s’agissait des points « essentiels », et a qualifié les points perdus d’accessoires.
Cette présentation a été vivement critiquée par Bitter Winter, qui souligne que plusieurs des déclarations interdites portaient précisément sur des accusations graves couramment formulées contre les Témoins de Jéhovah. Le jugement est particulièrement intéressant dans le cas de la FECRIS parce que la collecte et la diffusion d’informations accusatrices concernant des groupes religieux constituent précisément une partie importante de son activité.
La critique la plus sévère provenant d’une source institutionnelle étrangère est probablement celle formulée en 2020 par l’U.S. Commission on International Religious Freedom, ou USCIRF. Cette commission fédérale américaine indépendante et bipartisane, créée par le Congrès, surveille les atteintes à la liberté de religion dans le monde et formule des recommandations au gouvernement et au Congrès des États-Unis.
Dans un rapport consacré au mouvement antisectes et à la réglementation des religions en Russie et dans l’ancienne Union soviétique, l’USCIRF ne se contente pas d’émettre quelques réserves sur la FECRIS. Elle la décrit comme une organisation antisectes française exerçant une influence paneuropéenne, affirme que le gouvernement français fournit la majorité de son financement et écrit explicitement que la fédération diffuse régulièrement une « propagande négative » sur les minorités religieuses, notamment dans des forums internationaux comme les réunions de l’OSCE.
Le rapport va encore plus loin dans ses recommandations. L’USCIRF demande au gouvernement américain de combattre la propagande de la FECRIS contre les nouveaux mouvements religieux dans le cadre des réunions internationales de l’OSCE.
L’analyse américaine replace la FECRIS dans une histoire plus large : celle de l’influence du mouvement antisectes occidental sur la politique religieuse russe et postsoviétique. Selon l’USCIRF, ce mouvement a eu un impact exceptionnel sur la réglementation religieuse dans l’ancienne Union soviétique et a contribué à légitimer des mesures répressives présentées comme nécessaires à la « sécurité spirituelle ».
Le rapport dénonce également le recours de certains militants antisectes à des théories et méthodes discréditées et estime que plusieurs de ceux qui se présentent comme experts en études religieuses, psychologie ou sociologie n’ont pas les qualifications correspondantes. Au centre de cette critique se trouve un homme qui fut pendant douze ans l’un des principaux dirigeants de la FECRIS : Alexander Dvorkin.
Alexander Dvorkin, la FECRIS et le système russe
Le dossier russe constitue probablement la controverse la plus lourde de l’histoire de la FECRIS. Il ne s’agit pas simplement de la présence, pendant quelques années, d’un militant russe dans ses instances. Pendant plus d’une décennie, Alexander Dvorkin, l’une des principales figures du mouvement antisectes russe, a occupé une place centrale dans le réseau international de la fédération.
Dvorkin devient vice-président de la FECRIS en 2009, année où il prend également la tête du Conseil d’experts du ministère russe de la Justice chargé des études religieuses. Dès cette époque, la Commission américaine sur la liberté religieuse internationale, l’USCIRF, exprimait de sérieuses inquiétudes à son sujet, relevant son absence de qualifications académiques comme spécialiste des religions et craignant que le conseil qu’il dirige ne serve à viser notamment les protestants évangéliques, les Témoins de Jéhovah et d’autres minorités religieuses.
L’USCIRF en 2020 consacre plusieurs pages de son rapport au rôle joué par Dvorkin dans le système russe. Elle souligne que son diplôme universitaire porte sur les études médiévales et ne lui donne pas de formation académique en sciences des religions, sociologie ou psychologie, domaines dans lesquels il intervient pourtant régulièrement.
L’organisation qu’il avait fondée à Moscou, le Centre Saint-Irénée de Lyon, était alors présentée par l’USCIRF comme le principal partenaire russe de la FECRIS. La commission américaine indique que ce centre recevait un soutien financier important à la fois de l’Église orthodoxe russe et du gouvernement russe.
L’USCIRF décrit également la convergence progressive entre le discours du mouvement antisectes russe et celui de l’État. Dvorkin a défendu la législation russe restrictive envers certaines communautés religieuses et a salué en 2017 l’interdiction nationale des Témoins de Jéhovah, interdiction suivie d’arrestations, de condamnations à des peines de prison et de nombreux cas de persécution documentés.
Cette proximité avec le système russe n’était pas cachée. En mai 2009, lors d’un colloque de la FECRIS à Saint-Pétersbourg, des dirigeants de la fédération rencontrent des représentants des institutions russes. Bitter Winter a retracé ces relations, tandis que Human Rights Without Frontiers a consacré plusieurs dossiers aux liens entre la FECRIS, Dvorkin et les structures russes de lutte contre les « sectes ».
L’Ukraine et la lettre de 82 universitaires à Emmanuel Macron
La question devient particulièrement explosive après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie le 24 février 2022.
Alexander Dvorkin et d’autres responsables du mouvement antisectes russe soutiennent ouvertement la politique du Kremlin. Selon de nombreuses publications documentées par Bitter Winter et HRWF, ils reprennent contre l’Ukraine une rhétorique associant notamment les Ukrainiens à des « nazis », à des « satanistes » ou à l’influence de groupes sectaires occidentaux. Dvorkin avait d’ailleurs soutenu la politique russe contre l’Ukraine bien avant 2022, notamment après l’annexion de la Crimée en 2014.
La FECRIS condamne officiellement l’invasion russe. Mais Dvorkin et les organisations russes demeurent alors liés à la fédération. C’est dans ce contexte que, le 11 novembre 2022, 82 universitaires et défenseurs des droits humains ukrainiens écrivent directement au président Emmanuel Macron.
La liste des signataires comprend de nombreux spécialistes des religions issus de l’Académie nationale des sciences d’Ukraine et des principales universités ukrainiennes, parmi lesquels Anatoly Kolodny, Lyudmila Filipovych, Alexander Sagan, Petro Yarotskyi, Alla Aristova et Vita Tytarenko. La lettre est également adressée en copie au président Volodymyr Zelensky, à l’ambassadeur d’Ukraine en France et à l’ambassadeur de France en Ukraine.
Leur demande est sans ambiguïté : ils demandent à Emmanuel Macron de mettre fin au financement français de la FECRIS. Ils reprochent à la fédération d’avoir entretenu pendant des années des relations étroites avec des responsables russes du mouvement antisectes qu’ils accusent de participer à la propagande justifiant l’agression contre leur pays.
Cette intervention est particulièrement notable parce qu’elle ne vient pas d’une communauté religieuse directement critiquée par la FECRIS. Elle émane d’un groupe important d’universitaires et de défenseurs ukrainiens des droits humains, dont beaucoup sont précisément spécialisés dans l’étude des religions.
Faute de réponse satisfaisante, ces universitaires écrivent une seconde fois au président français le 17 février 2023. Ils réitèrent leur demande d’arrêt des subventions et durcissent leur accusation sur la proximité historique de la FECRIS avec les structures russes.
Pour eux, une contradiction devient difficile à expliquer : la France soutient politiquement et militairement l’Ukraine tout en continuant à financer une organisation dont l’un des principaux dirigeants internationaux pendant douze ans a accompagné idéologiquement un système russe de répression des minorités religieuses et soutenu la politique du Kremlin envers l’Ukraine.
Ce n’est finalement que le 24 mars 2023, soit plus de treize mois après l’invasion, que la FECRIS décide formellement d’exclure Alexander Dvorkin et les associations russes. Un échange de courriels rendu public ultérieurement par Bitter Winter confirme la date de la décision et indique que les positions des intéressés n’étaient plus jugées compatibles avec les « valeurs fondamentales » de la fédération.
Dvorkin réagira avec fureur, accusant ses anciens collègues de l’avoir exclu sans procédure contradictoire et les qualifiant notamment de « lâches » et de « racistes ». Au-delà de cette rupture spectaculaire, le calendrier reste embarrassant : les prises de position de Dvorkin étaient connues depuis de nombreuses années et l’USCIRF avait déjà consacré un rapport très sévère à son rôle et à celui de la FECRIS deux ans avant l’invasion de 2022.
Religactu a déjà analysé en détail ces relations dans « FECRIS, une séparation de façade avec Moscou ».
La question de fond : expertise ou militantisme ?
La FECRIS continue aujourd’hui de se présenter comme un réseau consacré à l’aide aux victimes de dérives sectaires. Des abus existent incontestablement dans certains groupes religieux, spirituels, thérapeutiques ou idéologiques, et leur prévention est une mission légitime. La question posée par l’histoire de la FECRIS est différente.
Elle concerne le statut accordé à une organisation militante lorsqu’elle devient simultanément bénéficiaire de financements publics, interlocutrice de gouvernements et d’institutions internationales, productrice d’informations sur les groupes qu’elle combat et source régulièrement utilisée par les autorités ou les médias.
Les critiques formulées contre la FECRIS ne proviennent d’ailleurs plus seulement des mouvements qu’elle qualifie de sectaires ou d’organisations comme CAP Liberté de Conscience, Bitter Winter ou Human Rights Without Frontiers. Une commission fédérale américaine chargée de la liberté religieuse a accusé la fédération de diffuser de la propagande négative contre les minorités religieuses. Des dizaines d’universitaires ukrainiens ont demandé au président français de cesser de la financer. Un tribunal allemand lui a interdit de continuer à diffuser plusieurs accusations factuelles concernant les Témoins de Jéhovah. Et l’utilisation d’une subvention publique destinée à un colloque a donné lieu à une contestation documentée jusque devant le tribunal administratif et donnant lieu à une enquête pénale.
C’est cette distinction entre expertise, militantisme et pouvoir d’influence qui permet de comprendre la FECRIS : non comme une autorité européenne chargée de déterminer ce qu’est une « secte », mais comme un acteur particulier du mouvement antisectes européen, avec son histoire, ses financements, ses réseaux — et un ensemble désormais considérable de controverses.




