Le pythagorisme est un courant religieux et philosophique de l’Antiquité grecque, né autour de Pythagore, qui vécut approximativement entre 570 et 490 avant notre ère. Pythagore était originaire de l’île grecque de Samos, mais c’est surtout à Crotone, une cité grecque du sud de l’Italie actuelle, qu’il réunit autour de lui une communauté de disciples.
Aujourd’hui, Pythagore est principalement connu pour le célèbre « théorème de Pythagore ». Pourtant, les sources anciennes montrent que ses contemporains le connaissaient surtout comme un maître spirituel, enseignant une manière particulière de vivre et des idées sur le destin de l’âme après la mort. Il n’est d’ailleurs pas certain que Pythagore ait lui-même découvert ou démontré le théorème qui porte son nom, comme le rappelle la Stanford Encyclopedia of Philosophy.
Il est difficile de savoir exactement ce que Pythagore enseignait. Il n’a laissé aucun écrit connu, et les récits détaillés sur sa vie ont été rédigés longtemps après sa mort. Certains le présentent même comme un personnage doté de pouvoirs extraordinaires. Les historiens doivent donc distinguer autant que possible les témoignages anciens des légendes qui se sont progressivement développées autour de lui.
L’une des croyances les mieux attestées de Pythagore concerne l’immortalité de l’âme. Il enseignait que l’âme ne disparaît pas avec la mort du corps mais peut entrer dans un autre corps. Cette croyance est appelée métempsychose, ou transmigration de l’âme. Une âme humaine pouvait notamment renaître dans un autre être humain ou dans un animal. Une anecdote antique raconte ainsi que Pythagore aurait demandé que l’on cesse de battre un chien parce qu’il aurait reconnu dans ses cris l’âme d’une personne qu’il avait connue. L’histoire est probablement destinée à illustrer sa doctrine plutôt qu’à rapporter un événement vérifiable, mais elle montre combien Pythagore était associé dès l’Antiquité à la transmigration de l’âme.
Cette conception modifiait profondément la manière d’envisager la vie. L’être humain n’était pas seulement un corps vivant pendant quelques décennies : son âme appartenait à une histoire beaucoup plus longue, traversant plusieurs existences. Les détails de ce cycle sont cependant mal connus. On ne sait pas avec certitude si Pythagore enseignait que l’âme pouvait finalement échapper aux réincarnations, même si certains courants pythagoriciens ultérieurs ont associé la vie spirituelle à une forme de purification de l’âme.
Le pythagorisme était surtout une manière de vivre, avec des règles très concrètes. Certaines concernaient la nourriture. Plusieurs sources associent les pythagoriciens à l’abstention de viande, ce qui paraît cohérent avec la croyance selon laquelle une âme humaine pouvait renaître dans un animal. Mais les témoignages se contredisent : certaines sources affirment que Pythagore refusait toute nourriture animale, tandis que d’autres indiquent que les pythagoriciens consommaient certaines viandes, notamment dans un contexte sacrificiel. Il est donc impossible d’affirmer que tous les pythagoriciens étaient strictement végétariens.
La règle alimentaire la plus célèbre concernait l’interdiction de consommer des fèves, que certaines traditions attribuent directement à Pythagore. Les raisons de cette interdiction sont obscures. Les auteurs antiques eux-mêmes proposent plusieurs explications : les fèves auraient été liées au monde des morts, à la transmigration des âmes ou à certaines conceptions symboliques du corps. Mais une autre source antique affirme au contraire que Pythagore appréciait particulièrement les fèves. Là encore, la prudence s’impose.
Les disciples étaient également appelés à pratiquer la modération dans la nourriture et la boisson. Des traditions pythagoriciennes insistent sur le refus des excès et sur la maîtrise des désirs. Des auteurs comiques de l’Antiquité se moquaient d’ailleurs des pythagoriciens en les représentant comme des personnes vivant de peu, mangeant notamment des fruits secs, du fromage ou des préparations à base d’olives et buvant de l’eau plutôt que du vin. Derrière la caricature apparaît néanmoins l’image d’une vie volontairement sobre, dont témoignent plusieurs sources antiques sur le mode de vie pythagoricien.
Le silence était une autre pratique importante. Les pythagoriciens étaient célèbres dans l’Antiquité pour leur capacité à se taire et à écouter. Le silence était considéré comme un exercice de maîtrise de soi : apprendre à ne pas parler immédiatement obligeait le disciple à contrôler ses réactions et à écouter avant d’intervenir. Une tradition plus tardive affirme même que certains nouveaux disciples devaient observer cinq années de silence, pendant lesquelles ils écoutaient les enseignements sans participer librement à la discussion. L’existence d’une forte discipline du silence est ancienne et bien attestée, mais la durée précise de cinq ans nous est connue par des sources postérieures à Pythagore. Isocrate témoignait déjà de la réputation du silence des pythagoriciens au IVe siècle avant notre ère.
Une certaine discrétion entourait également les enseignements. Tout ne devait pas nécessairement être transmis à tout le monde. Les membres de la communauté semblent avoir distingué les enseignements destinés à tous de ceux réservés aux personnes suffisamment préparées. Cela explique en partie pourquoi il est aujourd’hui si difficile de reconstituer précisément la doctrine originelle.
Certaines règles concernaient les rites religieux et les gestes de la vie quotidienne. Les pythagoriciens auraient par exemple reçu pour instruction d’entrer dans les temples et d’accomplir certains sacrifices pieds nus, de ne pas porter sur une bague l’image d’un dieu, de verser les libations d’une manière déterminée et de ne pas sacrifier un coq blanc. D’autres prescriptions demandaient de mettre d’abord la chaussure droite ou déconseillaient d’emprunter les routes publiques. Ces règles étaient transmises sous la forme de courtes maximes appelées akousmata, littéralement les « choses entendues ». Plusieurs d’entre elles sont rapportées par Aristote ou semblent provenir de traditions qu’il avait recueillies sur les premiers pythagoriciens.
Certaines règles avaient probablement une signification symbolique que nous ne comprenons plus. Il est donc difficile de savoir si elles devaient toujours être prises au sens littéral. Elles montrent néanmoins que le pythagorisme ne consistait pas seulement à adhérer à quelques idées philosophiques : la discipline concernait jusqu’aux gestes ordinaires de l’existence.
Les pratiques de purification occupaient également une place importante. Des sources évoquent des ablutions, le souci de la pureté avant certains rites, le port de vêtements blancs dans certaines circonstances religieuses et différentes règles destinées à éviter ce qui était considéré comme une souillure.
La vie communautaire comptait beaucoup. Une tradition ancienne attribue à Pythagore les maximes « les biens des amis sont communs » et « l’amitié est égalité ». Certaines sources racontent que des disciples mettaient leurs possessions en commun lorsqu’ils entraient dans la communauté. Les pythagoriciens étaient également connus pour la solidarité qui les unissait et pour l’aide qu’ils devaient apporter à leurs compagnons. Diogène Laërce rapporte cette mise en commun des biens et la discipline imposée aux nouveaux disciples.
Pythagore ne semble cependant pas avoir voulu créer une nouvelle religion séparée de la religion grecque. Ses disciples honoraient les dieux grecs, fréquentaient les temples, pratiquaient des sacrifices et participaient à la vie religieuse de leur époque. Le pythagorisme consistait plutôt en une façon particulière d’interpréter cette religion et surtout en une discipline spirituelle et morale destinée à ordonner la vie de la personne.
Les pythagoriciens accordaient également une importance considérable aux nombres. Pour les générations qui suivirent Pythagore, le nombre ne servait pas seulement à compter : il permettait de comprendre l’ordre du monde. Certains rapports numériques apparaissent par exemple dans les intervalles musicaux. Les pythagoriciens établirent ainsi un lien entre nombre, musique, harmonie et organisation du cosmos.
L’harmonie avait donc un sens qui dépassait largement la musique. Le monde pouvait être compris comme un ensemble dans lequel des éléments différents trouvent un ordre et une proportion. Des pythagoriciens comme Philolaos, au Ve siècle avant notre ère, développèrent ces idées en proposant des explications de l’univers fondées sur les nombres, les proportions et l’harmonie. La pensée de Philolaos permet de voir comment ces idées se développèrent après Pythagore.
Il faut cependant distinguer ces développements de ce que Pythagore lui-même a réellement enseigné. Beaucoup d’idées mathématiques et cosmologiques que la tradition lui a attribuées semblent avoir été élaborées par ses disciples ou par des penseurs plus tardifs. Le pythagorisme a évolué pendant plusieurs siècles et n’a jamais constitué un ensemble parfaitement uniforme.
Pour les pythagoriciens, la connaissance n’était donc pas séparée de la vie spirituelle. Étudier le nombre, la musique ou l’ordre du monde pouvait participer à une recherche plus générale d’une vie ordonnée et harmonieuse. Maîtriser ses paroles, ses désirs et son alimentation, accomplir correctement les rites, cultiver l’amitié et réfléchir à la destinée de l’âme faisaient partie d’une même recherche de transformation de la personne.
L’histoire du pythagorisme fut aussi marquée par de violentes persécutions. Pythagore et ses disciples avaient déjà été la cible d’attaques de son vivant, qui semblent avoir conduit Pythagore à quitter Crotone. Mais plusieurs décennies après sa mort, vers le milieu du Ve siècle avant notre ère, les communautés pythagoriciennes de Grande-Grèce furent à nouveau frappées par une vague de violences. L’historien grec Polybe rapporte que les lieux de réunion des pythagoriciens furent incendiés et que de nombreux hommes importants des différentes cités périrent. Les violences furent suivies de meurtres et de graves désordres dans plusieurs villes.
Un récit transmis par Aristoxène rapporte qu’à Crotone, les pythagoriciens étaient réunis dans la maison de Milon, lui-même disciple de Pythagore, lorsque leurs ennemis incendièrent le bâtiment. Selon cette tradition, Lysis et Archippe furent les deux seuls membres de la réunion à survivre. Lysis quitta ensuite l’Italie du Sud et finit par s’établir à Thèbes. L’étude de la chronologie conduit les historiens à rattacher cet incendie aux attaques contre les pythagoriciens survenues autour de 450 avant notre ère.
Des communautés pythagoriciennes furent attaquées, leurs lieux de réunion incendiés, de nombreux membres furent tués et les survivants durent se disperser. Diogène Laërce rapporte également une tradition selon laquelle plus de la moitié des disciples réunis auraient été tués. Ces massacres contribuèrent fortement à désorganiser les communautés constituées autour de l’enseignement de Pythagore.
Ils ne signifièrent toutefois pas la disparition complète du pythagorisme. Des survivants poursuivirent la tradition dans d’autres cités et régions. Philolaos appartient à la génération qui suivit ces événements, tandis qu’Archytas de Tarente, au IVe siècle avant notre ère, devint l’un des pythagoriciens les plus importants de l’Antiquité. Le pythagorisme continua donc à exister après la destruction d’une grande partie de ses premières communautés, mais sous des formes moins centralisées.
Plus tard, à partir du Ier siècle avant notre ère, apparaît également ce que les historiens appellent le néopythagorisme, qui reprend et transforme certaines idées attribuées à Pythagore.
Le pythagorisme n’existe donc plus aujourd’hui sous la forme des communautés fondées dans l’Antiquité. Mais sa croyance dans l’immortalité de l’âme et la réincarnation, sa recherche de purification et de maîtrise de soi, son mode de vie communautaire ainsi que son association entre nombres, harmonie et ordre de l’univers ont exercé une influence durable sur l’histoire religieuse et philosophique occidentale.




