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Cinquante-trois ans après le coup d’État, les évêques chiliens refusent une réconciliation fondée sur l’impunité

Steve Eisenberg par Steve Eisenberg
12 septembre 2026 à 10 h 33
in Chili
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Genre éditorial Analyse

Cinquante-trois ans après le coup d’État militaire qui renversa Salvador Allende et porta Augusto Pinochet au pouvoir, les évêques chiliens affirment qu’une réconciliation nationale ne peut être obtenue au prix de la justice. Dans un message publié le 11 septembre, le Comité permanent de la Conférence épiscopale du Chili appelle à construire la paix sur la vérité, la justice, le pardon et des institutions démocratiques solides.

Le texte reconnaît que la date du 11 septembre continue de diviser la société chilienne. Les évêques demandent de rester proches des victimes des violations des droits humains, des familles de personnes exécutées ou disparues et, tout particulièrement, des proches des détenus disparus dont le sort demeure inconnu. Ils promettent que l’Église poursuivra son accompagnement et sa participation à la recherche de la vérité.

La déclaration refuse surtout de confondre réconciliation et effacement des responsabilités. Il ne peut exister, affirme-t-elle, de réconciliation authentique aussi longtemps que subsiste « la sensation ou la réalité de l’impunité ». La justice doit être appliquée avec rigueur et impartialité, sans haine ni vengeance. Le texte invite à reconnaître toutes les souffrances provoquées par la violence, mais précise qu’il ne s’agit ni de mettre sur le même plan les responsabilités morales et juridiques, ni de relativiser les faits historiques.

Le pardon reçoit lui aussi une définition exigeante. Il ne consiste pas à justifier le mal ou à imposer l’oubli. Il suppose le repentir, la réparation et la contribution à la vérité. Cette précision est essentielle dans un pays où l’appel à la « réconciliation » a souvent été utilisé pour demander aux victimes de renoncer aux poursuites avant que les circonstances des crimes et le sort des disparus aient été établis.

Cette prise de position ne peut toutefois être comprise sans revenir sur l’histoire contrastée de l’Église catholique chilienne. En 1973, elle n’était pas un bloc homogène. Une majorité de l’épiscopat, conduite par le cardinal Raúl Silva Henríquez, cherchait à préserver l’indépendance de l’Église à l’égard des partis et avait tenté de faciliter un dialogue entre Salvador Allende et l’opposition démocrate-chrétienne. Des évêques et des milieux catholiques conservateurs se montraient néanmoins fortement anticommunistes, tandis que des prêtres proches du mouvement Chrétiens pour le socialisme soutenaient le gouvernement de l’Unité populaire. La société chilienne était divisée jusque dans les paroisses et les communautés religieuses.

La première déclaration de l’épiscopat après le coup d’État, publiée le 13 septembre 1973, reflétait cette situation et les incertitudes du moment. Le Comité permanent déplorait le sang versé, demandait le respect de Salvador Allende et appelait à la modération envers les vaincus. Mais il disait également faire confiance au patriotisme des militaires, invitait les Chiliens à coopérer avec les nouvelles autorités et espérait un retour rapide à la normalité institutionnelle.

Ce texte ne constituait pas une approbation sans réserve du coup d’État. Il montrait cependant que les responsables ecclésiaux n’avaient pas encore pris la mesure de la nature du régime qui s’installait. Certains catholiques accueillirent même l’intervention militaire comme une délivrance face au marxisme. La dénonciation des violations des droits humains s’imposa progressivement, à mesure que se multipliaient arrestations, exécutions, tortures, disparitions et départs en exil.

Dès le 6 octobre 1973, des représentants catholiques, protestants, orthodoxes et juifs, avec le soutien du Conseil œcuménique des Églises, créèrent le Comité de coopération pour la paix au Chili. Cette structure œcuménique apporta une assistance juridique, économique, sociale et spirituelle aux personnes persécutées. Selon la Bibliothèque nationale du Chili, son seul service consacré aux familles de détenus disparus accompagna 8 718 personnes en deux ans.

L’activité du Comité irrita rapidement la dictature. En novembre 1975, Augusto Pinochet demanda personnellement au cardinal Silva Henríquez de le dissoudre. L’archevêque de Santiago accepta formellement sa disparition, mais créa en janvier 1976 la Vicaría de la Solidaridad, directement placée sous son autorité. Cette nouvelle institution poursuivit le travail d’accueil, de documentation et de défense judiciaire pendant toute la dictature.

Entre 1976 et 1992, des dizaines de milliers de Chiliens sollicitèrent son aide. Ses avocats déposèrent des recours, accompagnèrent les familles et constituèrent des archives sur les arrestations, les exécutions, les tortures et les disparitions. La documentation de la Vicaría devint une source essentielle pour les commissions de vérité et les procédures judiciaires engagées après le retour à la démocratie.

Cet engagement exposa directement ses collaborateurs. En 1985, José Manuel Parada, responsable de son département d’analyse, fut enlevé puis assassiné avec Manuel Guerrero et Santiago Nattino par des agents de l’État. Son meurtre montra que l’action de l’Église n’était plus seulement une protestation morale : elle menaçait le système de dissimulation mis en place par la dictature.

Le message publié en 2026 s’inscrit dans cet héritage, sans effacer les prudences, les divisions et les accommodements des premières semaines. L’Église chilienne ne fut ni unanimement résistante, ni simplement complice. Certains de ses membres soutinrent le renversement d’Allende ; d’autres protégèrent les persécutés au risque de leur liberté et parfois de leur vie. Son autorité actuelle sur les questions de mémoire provient largement du travail accompli par le Comité pour la paix et la Vicaría de la Solidaridad.

Depuis 2025, l’Église participe d’ailleurs au comité chargé de suivre le Plan national de recherche des victimes de disparition forcée. Le gouvernement espère notamment qu’elle pourra inviter les anciens militaires et les personnes détenant encore des informations à révéler ce qu’elles savent. Cette coopération donne une portée concrète à la promesse de rechercher la vérité.

En refusant une réconciliation fondée sur l’impunité, les évêques ne se contentent donc pas de commenter le passé. Ils fixent une condition au pardon qu’ils proposent : celui-ci ne peut précéder la vérité, remplacer les jugements ou dispenser les responsables de réparer le mal commis. Une mémoire capable d’unir le Chili ne pourra être construite en neutralisant les faits qui continuent de le diviser.

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Steve Eisenberg est le rédacteur en chef de Religactu.fr. Passant sa vie entre Paris, Rome, Tel Aviv et New York, ce père de famille, revenu au journalisme après une autre vie, s'intéresse au judaïsme libéral (mais pas que), aux initiatives interreligieuses et aux spiritualités nouvelles. Et pourtant, il est titulaire d'un diplôme d'ingénieur...

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