La fermeture de la tour Eiffel par une grève de ses salariés, le 7 septembre, a rapidement produit son récit : deux jours plus tôt, lors de la visite d’une délégation hindoue du BAPS, des salariées auraient été écartées afin de satisfaire les exigences religieuses du groupe. Plusieurs médias sont rapidement passés de l’accusation à l’affirmation. Pourtant, près d’une semaine plus tard, un élément essentiel manque toujours : la teneur exacte de la demande adressée par BAPS à la Société d’exploitation de la tour Eiffel (SETE).
Les faits concernant le personnel sont peu contestés. Selon un communiqué des salariés transmis par la CGT, certaines femmes ont été invitées à quitter leur poste, remplacées par des hommes ou priées de ne pas traverser certaines zones pendant la présence de la délégation. La SETE a reconnu que celle-ci avait demandé que la visite soit organisée en limitant les « interactions avec les femmes », avant d’admettre que « ces conditions n’auraient pas dû être acceptées ». La Ville de Paris emploie cependant une formulation plus prudente : elle évoque une « mise à l’écart qui aurait concerné plusieurs membres féminins du personnel » et a lancé, avec la SETE, deux enquêtes destinées à reconstituer la chaîne des décisions.
BAPS conteste cependant avoir formulé une demande fondée sur le sexe. Dans son premier communiqué publié le 7 septembre, l’organisation explique que la visite d’une centaine de personnes avait été préparée avec les équipes de la Tour Eiffel et présente ses « sincères excuses » aux personnes qui auraient pu être blessées ou gênées. Elle affirme également qu’à sa connaissance personne ne s’est vu refuser l’accès au monument.
Le lendemain, dans une déclaration écrite adressée à l’Associated Press, BAPS va beaucoup plus loin. L’organisation affirme que la coordination avec la Tour Eiffel n’avait « jamais, à aucun moment » pour objet de constituer une demande fondée sur le sexe et que toute présentation contraire ne reflète ni l’esprit ni les valeurs du mouvement ou de la délégation.
BAPS ajoute qu’il « reste fermement attaché aux principes d’égalité, de respect mutuel et de service à tous, sans distinction de sexe, d’origine ou de croyance ».
La contradiction est donc réelle. La SETE affirme avoir reçu une demande visant à limiter les interactions avec les femmes. BAPS affirme n’avoir fait aucune demande fondée sur le sexe. Mais le document qui permettrait de trancher — courriel, formulaire, échange écrit ou compte rendu de préparation de la visite — n’a toujours pas été rendu public.
Cette incertitude n’a pas empêché certains médias de transformer rapidement une version en fait établi. La Dépêche a ainsi titré sur un mouvement hindou qui aurait demandé de « cacher le personnel féminin ». Europe 1 a présenté BAPS comme « le mouvement hindou à l’origine de cette demande » d’éviction. Le Parisien a évoqué les excuses du mouvement « après l’éviction du personnel féminin lors de sa visite ».
Ces formulations dépassent pourtant ce que la SETE elle-même a publiquement affirmé : avoir accepté une demande destinée à limiter les interactions avec les femmes.
La différence n’est pas secondaire. BAPS, pour Bochasanwasi Akshar Purushottam Swaminarayan Sanstha, est avant tout un mouvement religieux appartenant à la tradition Swaminarayan de l’hindouisme (une tradition de l’hindouisme née au début du XIXe siècle autour de Swaminarayan (1781-1830), maître spirituel vishnouite considéré par ses fidèles comme une manifestation divine). Ses sadhus observent une discipline monastique particulièrement stricte. Le site officiel de BAPS décrit le « nishkam » comme une règle de célibat religieux très exigeante. Dans un texte consacré à ce vœu, BAPS explique qu’un sadhu Swaminarayan ne doit pas parler aux femmes, les toucher ou rechercher leur compagnie. Le même texte précise que cette discipline « n’a pas pour but de discriminer ou de rejeter les femmes », mais constitue une ascèse personnelle destinée au cheminement spirituel du religieux.
Une règle personnelle imposant à un religieux d’éviter certains contacts n’est pourtant pas la même chose qu’une exigence demandant à un employeur de retirer ses salariées. Toute la question est précisément de savoir comment les pratiques des sadhus ont été expliquées à la SETE et comment celle-ci les a traduites dans l’organisation de la visite.
L’autre aspect presque absent de la polémique est l’implantation même de BAPS en France. Le nouveau mandir de Bussy-Saint-Georges, dont l’inauguration explique la présence en France de Mahant Swami Maharaj et de nombreux religieux du mouvement, n’a pas été construit dans un ensemble religieux fermé. Il rejoint l’Esplanade des Religions et des Cultures, projet exceptionnel réunissant sur un même espace plusieurs traditions religieuses et destiné depuis sa création au dialogue et au « vivre ensemble – faire ensemble ».
En avril, les représentants des différentes communautés de l’Esplanade avaient d’ailleurs visité ensemble le chantier du futur mandir. La ville de Bussy-Saint-Georges présente de son côté le nouveau temple comme un lieu qui doit favoriser « le dialogue interculturel, la solidarité, la paix et le vivre-ensemble ».
C’est aussi cette réalité religieuse française que le récit de la Tour Eiffel a largement évacuée : un mouvement hindou aux règles monastiques exigeantes, qui vient simultanément d’installer son principal lieu de culte français au cœur d’un projet explicitement consacré à la coexistence interreligieuse.
Les consignes données aux salariées de la Tour Eiffel sont connues. La demande exacte formulée par BAPS ne l’est toujours pas. Tant que les documents ou les deux enquêtes en cours n’auront pas établi comment une discipline religieuse des sadhus s’est transformée en consignes données au personnel, affirmer que BAPS a demandé « d’écarter » ou de « cacher » les femmes reste une conclusion que les éléments publics disponibles ne permettent pas encore d’établir.




