À Tivaouane, les technologies numériques ne sont plus seulement utilisées pour retransmettre les cérémonies religieuses. Elles doivent désormais servir à conserver les manuscrits de la tradition tidjane, c’est-à-dire l’héritage religieux, intellectuel et spirituel de la confrérie soufie Tijaniyya, à faciliter leur consultation et même à gérer les incidents qui surviennent pendant le Gamou, l’un des principaux rassemblements musulmans du Sénégal. Deux initiatives lancées à l’approche de l’édition 2026 illustrent cette évolution : un Salon international du livre islamique et des manuscrits et une application mobile destinée aux pèlerins.
Le Gamou, également appelé Mawlid, célèbre la naissance du prophète Muhammad. À Tivaouane, il est étroitement associé à la Tijaniyya, une importante confrérie soufie implantée en Afrique de l’Ouest. La ville est devenue l’un de ses grands centres intellectuels et spirituels sous l’influence d’El Hadji Malick Sy, mort en 1922, qui a développé l’enseignement islamique, formé de nombreux disciples et laissé une œuvre considérable en arabe.
Une partie de cet héritage demeure conservée dans des bibliothèques familiales ou privées. Elle comprend des ouvrages religieux, des recueils de poésie, des correspondances, des commentaires théologiques et des documents écrits en arabe ou en ajami, c’est-à-dire dans des langues africaines transcrites avec l’alphabet arabe. Cette dispersion protège parfois les collections au sein des familles qui en sont les dépositaires, mais elle les rend aussi difficiles à inventorier, à étudier et, dans certains cas, à préserver matériellement.
C’est à cette question que veut répondre le premier Salon international du livre islamique et des manuscrits de Tivaouane, ouvert le 20 août. Placé sous l’autorité spirituelle du khalife général des Tidjanes, Serigne Babacar Sy Mansour, et sous le parrainage du président Bassirou Diomaye Faye, l’événement réunit chercheurs, oulémas — des spécialistes des sciences religieuses musulmanes —, éditeurs, calligraphes, conservateurs et professionnels du numérique. Le Maroc, qui entretient depuis longtemps des relations religieuses et diplomatiques avec les réseaux tidjanes d’Afrique de l’Ouest, en est le pays invité d’honneur.
Le programme présenté par la Cellule Zawiya Tijaniyya comprend des expositions de manuscrits rares, des ateliers de calligraphie et de numérisation, des conférences ainsi qu’un marché du livre. Un panel doit être consacré au Diwan d’El Hadji Malick Sy, qui rassemble une partie de sa production poétique. Un hackathon sur l’intelligence artificielle et le patrimoine est également annoncé, sans que les projets qui en résulteront soient encore connus.
L’enjeu ne consiste pas simplement à photographier des pages anciennes. Pour qu’un fonds numérisé puisse réellement être utilisé, chaque document doit être identifié, daté, décrit et rattaché autant que possible à son auteur et à son histoire. Il faut également décider qui peut le consulter, le reproduire ou le traduire. L’un des initiateurs du Salon, Dame Diouf, a ainsi déclaré à l’Agence de presse sénégalaise que l’ouverture des collections aux chercheurs et aux nouvelles générations devait respecter les ayants droit et les autorités religieuses.
Cette précaution est essentielle. La numérisation peut protéger un manuscrit contre sa détérioration et permettre sa consultation sans manipuler l’original. Elle peut aussi faire circuler une œuvre hors du contrôle de la famille ou de la communauté qui l’a conservée. Quant à l’intelligence artificielle, elle peut faciliter la transcription, le classement et la traduction, mais elle peut également produire des erreurs difficiles à détecter dans des documents anciens, écrits à la main et parfois rédigés dans plusieurs langues. Le Salon devra donc déboucher sur des méthodes de conservation et de vérification, et pas seulement sur une valorisation publique du patrimoine.
La seconde innovation concerne directement l’organisation du pèlerinage. Une application appelée « Mawlid » permet aux fidèles de localiser des postes de santé, toilettes publiques, points d’eau, services de sécurité et lieux d’accueil. Elle peut également calculer un itinéraire à partir de la position de l’utilisateur et mettre à disposition des numéros utiles.
Les pèlerins peuvent surtout signaler un enfant égaré, un malaise, une panne, un embouteillage, une coupure d’eau ou d’électricité et un problème de connexion. Le signalement peut prendre la forme d’un texte, d’une photographie ou d’un message vocal ; sa position géographique est transmise à une plateforme de suivi chargée de l’orienter vers le service compétent. L’application contient aussi une bibliothèque numérique et permet de suivre le programme du Gamou.
Cette organisation collaborative peut accélérer la circulation de l’information dans une ville accueillant temporairement une population très importante. Son efficacité dépendra toutefois du nombre d’utilisateurs, de la qualité de la connexion et surtout de la capacité des services concernés à traiter rapidement les alertes. Une application ne remplace ni les équipements sanitaires, ni les points d’eau, ni les équipes de sécurité. Elle permet seulement de mieux les trouver et de leur transmettre des informations.
Le Salon et l’application répondent ainsi à deux besoins différents : préserver la mémoire intellectuelle de Tivaouane et gérer les difficultés immédiates d’un grand rassemblement religieux. Ils montrent aussi que la numérisation du fait religieux ne se limite plus aux sermons diffusés en ligne. Elle intervient désormais dans la conservation des sources, la transmission des enseignements, l’accueil des pèlerins et la coordination entre une autorité religieuse et les services publics. Le bilan devra cependant être établi après le Gamou : pour l’instant, les objectifs sont clairement définis, mais leur réalisation reste à mesurer.




