En Australie, la question est devenue très concrète. Des responsables juifs demandent la création de zones d’exclusion autour des lieux de culte, sur le modèle de celles qui existent déjà autour des centres pratiquant l’avortement. Le gouvernement d’Australie-Occidentale semble toutefois peu disposé à instaurer une interdiction générale, préférant renforcer les pouvoirs de la police contre les rassemblements qui encouragent la haine ou le harcèlement.
Le débat s’inscrit dans un climat de forte inquiétude au sein de la communauté juive. Devant la Commission royale sur l’antisémitisme et la cohésion sociale, créée en janvier 2026, l’ancien ministre fédéral de la Justice Mark Dreyfus a proposé en juillet que les gouvernements envisagent des restrictions autour des synagogues, des écoles juives et d’autres lieux de rassemblement. Il ne s’agirait pas, selon lui, d’interdire la contestation politique, mais d’éviter que des fidèles ou des enfants ne soient directement exposés à des rassemblements susceptibles de les intimider.
Le juge Marcus Solomon, membre de la Cour suprême d’Australie-Occidentale et rabbin orthodoxe, a défendu une position comparable. Il juge contraire à la dignité humaine que des Juifs aient peur de se rendre à la synagogue ou que de jeunes enfants entrent à l’école sous protection armée. Steve Lieblich, vice-président du Jewish Community Council of Western Australia, estime qu’une manifestation visible ou audible depuis un lieu de culte peut donner aux fidèles le sentiment que leur communauté entière est prise pour cible.
Le gouvernement de l’État privilégie un autre instrument. Le Public Order Legislation Amendment Bill 2026, toujours examiné par la chambre haute du Parlement au début du mois d’août, permettrait à la police de refuser un permis lorsqu’elle a des raisons de craindre qu’un rassemblement n’encourage la haine, le mépris grave ou le harcèlement de personnes en raison notamment de leur religion. En Australie-Occidentale, demander un tel permis n’est cependant pas une condition générale de légalité d’une manifestation : il accorde surtout aux participants une protection limitée contre certaines infractions liées à l’occupation de la rue. Ce nouveau motif de refus ne toucherait donc directement que les organisateurs qui sollicitent cette protection.
La prudence du gouvernement s’explique aussi par l’expérience de la Nouvelle-Galles du Sud.
En 2025, la Nouvelle-Galles du Sud avait étendu les pouvoirs de la police à certaines manifestations non autorisées organisées « dans ou près » d’un lieu de culte. La réforme avait notamment suivi un rassemblement tenu en décembre 2024 en face de l’entrée arrière de la Grande Synagogue de Sydney, pendant une cérémonie liée au centenaire du Technion. Selon les éléments rapportés dans la procédure, les manifestants pensaient que l’événement comportait l’intervention d’un représentant des Forces de défense israéliennes.
Dans l’arrêt Lees v State of New South Wales, rendu le 16 octobre 2025, la Cour suprême de l’État a invalidé cette extension des pouvoirs de dispersion. La juge Anna Mitchelmore a retenu que l’expression « dans ou près » désignait une proximité physique étroite. Mais le dispositif pouvait s’appliquer alors même que la manifestation ne visait pas le lieu religieux et que les personnes gênées ou intimidées n’avaient aucun lien avec celui-ci. La même loi avait parallèlement créé des infractions plus ciblées contre l’entrave, le harcèlement, l’intimidation ou les menaces visant les personnes qui entrent dans un lieu de culte ou en sortent. Ces dispositions n’étaient pas contestées dans cette affaire et sont restées en vigueur.
Une interdiction générale poserait une autre difficulté : tous les rassemblements devant une institution religieuse ne visent pas les fidèles en raison de leur religion. Des victimes d’abus sexuels peuvent vouloir manifester devant l’établissement où les faits se sont produits. D’autres peuvent contester la venue d’un responsable politique ou militaire invité dans un bâtiment religieux. Éloigner ces protestations du lieu concerné pourrait leur retirer une grande partie de leur sens.
Le débat australien ne se résume donc pas à un choix entre liberté religieuse et liberté de manifester. La question décisive est celle du comportement visé. Bloquer, menacer ou intimider une personne qui vient prier justifie une intervention claire. Interdire toute expression politique à proximité d’un lieu de culte, indépendamment de son objet et de ses effets, créerait en revanche un pouvoir beaucoup plus difficile à contenir. Pour l’heure, l’Australie-Occidentale paraît retenir cette distinction : protéger l’accès au culte, sans transformer ses abords en espaces soustraits par principe au débat public.




