Après vingt ans d’attente, l’Union bouddhique belge (UBB) a décidé de changer de méthode. Dans une lettre adressée le 15 juillet au Premier ministre, aux vice-Premiers ministres et à la ministre de la Justice Annelies Verlinden, l’organisation a formellement mis le gouvernement belge en demeure d’avancer sur la reconnaissance officielle du bouddhisme. À défaut de réponse satisfaisante et de démarches concrètes d’ici au 30 septembre, elle envisage de saisir les juridictions belges, puis, si nécessaire, la Cour européenne des droits de l’homme. L’information, révélée début septembre par De Standaard, a notamment été reprise par la RTBF et par l’Union bouddhique belge.
La demande n’est pourtant pas récente. L’UBB a officiellement sollicité sa reconnaissance le 20 mars 2006, non comme « culte » au sens de l’article 181 § 1er de la Constitution belge, mais comme organisation offrant une assistance morale selon une conception philosophique non confessionnelle, sur la base du paragraphe 2 du même article. Dès 2007, le gouvernement avait marqué un accord de principe et, depuis 2008, l’UBB bénéficie d’une subvention destinée à préparer la structuration du bouddhisme en Belgique. Le SPF Justice rappelle cependant que le bouddhisme n’est toujours pas officiellement reconnu.
La précédente coalition fédérale semblait pourtant avoir rapproché le dossier de son aboutissement. L’accord de gouvernement de 2020 prévoyait expressément la reconnaissance de l’UBB comme organisation fournissant une assistance morale dans une perspective philosophique non confessionnelle. En décembre 2023, le Conseil des ministres avait approuvé en deuxième lecture un avant-projet de loi, adapté après les avis du Conseil d’État et de l’Autorité de protection des données. Le texte reconnaissait à la fois le bouddhisme sous ce statut et l’UBB comme son organe représentatif. Il prévoyait notamment un secrétariat fédéral, des communautés bouddhistes locales et l’organisation de leur financement.
Le projet a ensuite été déposé à la Chambre en janvier 2024, mais n’a pas été adopté avant la fin de la législature. Les discussions avaient notamment fait réapparaître une question ancienne : le bouddhisme devait-il juridiquement être considéré comme une religion ou comme une conception philosophique non confessionnelle ? Le Centre d’Action Laïque contestait la seconde qualification, en soulignant notamment l’existence de rites, de temples, de communautés monastiques et de traditions spirituelles. L’UBB défend au contraire depuis 2006 son choix d’une reconnaissance non confessionnelle, notamment parce que le bouddhisme ne repose pas sur la croyance en un Dieu créateur ou un Être suprême. Dans une mise au point consacrée à cette question, l’organisation rappelle que le Conseil d’État avait estimé que la Constitution permettait bien cette reconnaissance et qu’aucun élément ne l’obligeait à considérer le bouddhisme comme un « culte ».
Le gouvernement De Wever a toutefois changé l’ordre des priorités. Son accord de coalition ne promet plus spécifiquement la reconnaissance du bouddhisme mais prévoit la création d’un cadre juridique uniforme pour la reconnaissance des cultes et des conceptions philosophiques non confessionnelles. En octobre 2025, Annelies Verlinden expliquait déjà devant le Parlement que le dossier bouddhiste pourrait être examiné une fois ce nouveau cadre établi. La ministre maintient aujourd’hui cette position, tout en indiquant qu’une « attention particulière » sera accordée aux demandes les plus avancées et qu’une rencontre avec l’UBB doit être organisée. Cette position apparaît notamment dans les réponses parlementaires publiées par la Chambre.
Pour l’UBB, recommencer à attendre l’élaboration d’un dispositif qui n’existe pas encore revient cependant à repousser une procédure qui avait pratiquement achevé son parcours législatif. Son président Carlo Luyckx parle désormais de « discrimination ». L’organisation estime à environ 150 000 le nombre de personnes se rattachant à des degrés divers au bouddhisme en Belgique — un chiffre qui ne repose pas sur un recensement officiel — et souligne que la reconnaissance permettrait notamment de rémunérer des délégués bouddhistes et de développer l’assistance morale dans les prisons et les hôpitaux. Actuellement, certaines de ces activités existent déjà, mais largement sur une base bénévole.
La menace d’un recours à Strasbourg n’est par ailleurs pas purement théorique. Dans l’arrêt Assemblée chrétienne des Témoins de Jéhovah d’Anderlecht et autres c. Belgique du 5 avril 2022, la Cour européenne des droits de l’homme avait déjà sévèrement critiqué le système belge de reconnaissance. Elle avait constaté que ni les critères ni la procédure de reconnaissance n’étaient encadrés par un texte répondant suffisamment aux exigences d’accessibilité et de prévisibilité et avait conclu, dans l’affaire examinée, à une discrimination contraire à la Convention. Une analyse publiée par Justice-en-ligne souligne la portée plus générale de cette décision sur le régime belge de reconnaissance des cultes.
Le nouveau cadre annoncé par le gouvernement entend précisément remédier à cette faiblesse juridique. Mais, vingt ans après le dépôt de sa demande et alors qu’un projet de reconnaissance avait déjà franchi une grande partie du parcours institutionnel, l’UBB pose désormais une autre question : la réforme générale du système peut-elle justifier de laisser encore indéfiniment en suspens son propre dossier ? À partir du 30 septembre, cette question pourrait quitter le terrain politique pour entrer dans celui du contentieux.




