Publié le 17 septembre dans la revue universitaire Genealogy, l’article au titre volontairement provocateur « Not This Sh*t Again! High-Tension Religions and the Rise of Coercive Control in Child Protection Law » (« Pas encore cette merde ! Les religions à forte tension et l’essor du contrôle coercitif dans le droit de la protection de l’enfance ») lance un avertissement : après avoir été largement disqualifiée dans le monde universitaire et devant plusieurs juridictions, la théorie du « lavage de cerveau » pourrait revenir sous une autre appellation, celle de « contrôle coercitif ».
Ses auteurs, Marceline Blackwood, Lilly Penner et Steven Foertsch, ne contestent pas l’utilité de cette notion dans son domaine d’origine. Le contrôle coercitif désigne un ensemble continu de comportements par lesquels une personne impose sa domination à une autre : isolement, surveillance, restrictions financières, menaces ou contrôle des déplacements et des relations. Appliqué aux violences conjugales, le concept permet de saisir un système de domination que l’examen séparé de chaque acte rendrait parfois invisible.
Le problème apparaît lorsqu’il quitte la relation entre deux personnes pour être appliqué à une communauté entière. L’engagement religieux intense, l’obéissance à des règles, les contributions financières, le bénévolat, la vie communautaire ou la déférence envers une autorité spirituelle peuvent alors être réinterprétés comme les composantes d’un système de coercition. La pratique religieuse n’est plus évaluée à partir d’infractions ou de dommages établis, mais à travers un faisceau d’indicateurs psychologiques dont la portée peut être extrêmement large.
L’article retrace la filiation intellectuelle entre cette évolution et les anciennes théories du lavage de cerveau. À partir des années 1970, celles-ci furent utilisées pour expliquer l’adhésion à des mouvements religieux minoritaires comme l’Église de l’Unification, la Scientology ou les Enfants de Dieu. Elles servirent également à justifier la « déprogrammation » forcée de membres, parfois enlevés, enfermés et privés de sommeil pour les convaincre d’abandonner leur religion.
Une grande partie des chercheurs travaillant sur les nouveaux mouvements religieux a ensuite rejeté l’idée qu’une conversion ou un engagement durable puisse être expliqué par une technique toute-puissante supprimant le libre arbitre. Blackwood, Penner et Foertsch estiment que les mêmes raisonnements réapparaissent aujourd’hui sous une forme juridiquement plus acceptable : on ne parlerait plus de lavage de cerveau, mais de restructuration de l’identité, de dépendance imposée ou de suppression de la capacité à penser indépendamment du groupe.
Le phénomène est désormais international. Au Japon, le ministère de la Santé a publié en décembre 2022 des directives sur les maltraitances d’enfants liées aux croyances religieuses. Elles demandent notamment aux professionnels d’évaluer les situations dans lesquelles des enfants sont contraints de participer à des activités religieuses ou durablement effrayés par des références à l’enfer et à la damnation. Pour les auteurs de l’article, un seuil trop bas permettrait aux institutions scolaires et sociales de s’interposer dans la transmission religieuse familiale, même en l’absence de violences au sens ordinaire du terme.
L’Australie offre un exemple encore plus explicite. En juillet 2026, une commission du Parlement de l’État de Victoria a publié un rapport de 434 pages sur les groupes dits « à haut niveau de contrôle ». Elle recommande d’étudier la création d’une infraction autonome de « coercition exercée par un groupe », avec un projet législatif envisagé pour 2029.
Le rapport affirme vouloir viser les comportements plutôt que les croyances. Il propose un seuil élevé : le contrôle devrait être suffisamment total ou envahissant pour supprimer la capacité d’une personne à vivre, penser ou agir indépendamment du groupe. Il prévoit également une consultation des communautés religieuses et un contrôle de compatibilité avec les droits fondamentaux.
Ces garanties n’éliminent cependant pas le problème de définition. Le rapport cite parmi les mécanismes possibles la pression psychologique, la surveillance, la dépendance, l’isolement, le contrôle financier et la « restructuration de l’identité et de la pensée indépendante ». Plusieurs de ces critères peuvent décrire des abus réels. Ils peuvent aussi, s’ils sont interprétés extensivement, viser des formes volontaires de discipline religieuse : vie monastique, règles alimentaires, dîme, mission, rupture avec certaines habitudes ou transformation personnelle revendiquée par le croyant lui-même.
C’est précisément le glissement dénoncé par les trois chercheurs. Dans une relation conjugale, le contrôle coercitif repose sur une dynamique identifiable entre un auteur et une victime. Dans une communauté, l’autorité peut être distribuée, les règles collectivement acceptées et l’engagement volontairement recherché. Transformer cette réalité complexe en système pénal de domination risque de faire disparaître la distinction entre influence, conviction, discipline et contrainte.
La liberté de religion ne protège pas les violences, les agressions sexuelles, la fraude, le travail forcé ou les atteintes aux enfants. Ces actes peuvent déjà être recherchés et poursuivis comme tels. La difficulté commence lorsque l’État entend sanctionner leur environnement supposé en évaluant la légitimité de l’influence exercée sur les consciences.
Sous le vocabulaire moderne du contrôle coercitif se joue ainsi une question ancienne : qui peut décider qu’une conviction n’est plus réellement choisie ?
En passant de la preuve d’un acte à l’interprétation globale d’une relation religieuse, la protection des personnes peut devenir un pouvoir de destruction des mouvements religieux eux-mêmes. Dès lors que l’engagement volontaire du fidèle peut être réinterprété après coup comme le résultat d’une emprise — y compris contre ce qu’il affirme de sa propre expérience — la conversion devient une manipulation, la discipline une contrainte, le don une exploitation, le bénévolat du travail forcé et la transmission familiale une forme d’endoctrinement. Ce révisionnisme de l’engagement religieux ne menace pas seulement les croyances minoritaires : il fournit les instruments permettant de délégitimer toute communauté dont les exigences, les modes de vie ou les convictions s’écartent suffisamment des normes dominantes.
Le retour du lavage de cerveau ne se reconnaît peut-être plus à son nom, mais au pouvoir qu’il rend à l’État : celui de nier la parole du croyant, de réécrire son engagement comme une soumission et, sur cette base, de démanteler la communauté qu’il avait librement choisi de rejoindre.




