En quelques semaines, Rumen Radev a rapproché l’identité orthodoxe de la Bulgarie et sa volonté de ménager la Russie. Son gouvernement a défendu le patriarche de Moscou contre un projet de sanctions européennes, tandis que son parti soutenait une marche pour la « famille traditionnelle » conduite par le patriarche bulgare. L’Église occupe désormais une place nouvelle dans le discours du pouvoir.
Ancien président de la République, Radev est devenu Premier ministre le 8 mai 2026, après la large victoire de Bulgarie progressiste aux élections d’avril. Il maintient l’ancrage du pays dans l’Union européenne et l’OTAN, mais a interrompu l’aide militaire à l’Ukraine. Selon The Guardian, il ne s’était auparavant guère exprimé sur sa foi ou sur l’Église. Depuis mai, l’orthodoxie intervient régulièrement dans ses prises de position.
La Commission européenne souhaitait inscrire le patriarche Kirill parmi les personnes visées par son 21e paquet de sanctions contre la Russie. Sofia a menacé de s’y opposer. Pour Radev, sanctionner le chef de l’Église orthodoxe russe revenait à faire entrer la guerre « dans le domaine de la religion ». Kirill dirige une Église orthodoxe, « comme la nôtre », disait-il, avant de conclure : « L’époque des croisades est terminée ».
Cette présentation effaçait la différence entre une sanction individuelle et une mesure contre une religion. Kirill était visé pour son soutien à la guerre en Ukraine. Sous sa présidence, le Conseil mondial du peuple russe a présenté l’offensive comme une « guerre sainte » contre l’Ukraine et l’Occident, et le patriarche a imposé une prière pour la victoire russe. Radev a remplacé l’examen de cette conduite politique par la solidarité confessionnelle.
Les deux Églises partagent la même communion et les mêmes fondements doctrinaux, mais elles sont administrativement indépendantes. Le patriarche de Moscou ne possède aucune autorité sur l’Église bulgare. La proximité invoquée par Radev relève donc d’un choix politique de solidarité entre institutions orthodoxes, et non d’une obligation religieuse ou d’une relation hiérarchique entre elles.
La pression bulgare a porté ses fruits : le nom de Kirill a été retiré du projet de liste, puis Sofia a accepté le paquet adopté le 23 juillet. Le gouvernement jugeait la mesure symbolique et propice à la propagande antieuropéenne. Moscou a néanmoins obtenu que son patriarche échappe aux sanctions grâce à l’intervention d’un État membre invoquant la solidarité orthodoxe.
Le 26 juin, Radev a rencontré le patriarche bulgare Daniel et le Saint-Synode. L’État et l’Église partageraient une mission pour la « santé spirituelle » du peuple, a-t-il déclaré. Il a présenté l’Église comme la gardienne de la mémoire et des traditions nationales face à la crise morale. Daniel venait de qualifier de « courageuse » sa défense de Kirill.
Le parti avait aussi soutenu la Marche pour la famille du 13 juin, souhaitant en faire une tradition annuelle. Sa déclaration présentait la famille traditionnelle comme une composante de l’identité et de la sécurité nationales. Organisée le jour de la Sofia Pride, la marche était conduite par Daniel sous l’égide de la métropole de Sofia. Le patriarche a depuis annoncé que l’Église reprendrait l’organisation en 2027, mais à une autre date. Cette évolution n’efface ni le soutien du pouvoir ni le vocabulaire nationaliste employé.
La Constitution bulgare reconnaît l’orthodoxie comme religion traditionnelle, mais sépare les institutions religieuses de l’État. Son article 13 interdit en outre d’utiliser les communautés, les institutions ou les convictions religieuses à des fins politiques. Le gouvernement parle pourtant d’une mission commune avec l’Église, mobilise l’orthodoxie dans une négociation européenne et associe une conception chrétienne de la famille à la sécurité nationale. Cette contradiction mérite au minimum un débat constitutionnel.
Une source proche de l’Église bulgare a estimé dans The Guardian que ce rapprochement était « entièrement politique ». Sa déclaration est anonyme, mais les bénéfices pour Radev sont visibles : l’orthodoxie donne une légitimité culturelle à son programme conservateur et permet de présenter une position favorable à Moscou comme la défense de croyants plutôt que comme un choix géopolitique.
L’Église bulgare est autocéphale et ne dépend pas de Moscou. Son statut n’oblige nullement l’État à protéger Kirill des conséquences de son engagement politique. En invoquant une famille orthodoxe commune, Radev réduit la distance entre les deux Églises et fournit au Kremlin un argument utile : une mesure contre ses relais religieux devient une attaque contre l’orthodoxie.




