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Moines, rabbins et prêtres qui n’existent pas : l’IA fabrique de nouvelles autorités religieuses

Steve Eisenberg par Steve Eisenberg
2 septembre 2026 à 09 h 16
in Monde
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Genre éditorial Analyse

Un vieil homme au crâne rasé, vêtu de la robe safran des moines bouddhistes, parle lentement devant un temple. Il explique comment pardonner à ses parents, à un ancien partenaire, à ceux qui nous ont blessés, puis à soi-même. Dans d’autres vidéos, il donne des conseils sur l’anxiété, l’alimentation, les relations ou la manière de calmer un esprit agité. Plusieurs millions de personnes suivent ses publications et certaines le remercient comme elles remercieraient un maître ayant consacré sa vie à l’étude et à la méditation.

Yang Mun est une création numérique. Son visage, sa voix, ses décors et les enseignements qui lui sont attribués ont été produits à l’aide d’outils d’intelligence artificielle. Son site le présente comme un dépositaire de la « sagesse orientale traditionnelle » et vend des livres ainsi qu’un programme de guérison associé à ses conseils. À la fin du mois d’août 2026, son compte Instagram réunissait plus de 2,5 millions d’abonnés, selon une enquête de Religion News Service.

L’autorité spirituelle fabriquée à l’écran

Le succès de Yang Mun marque une nouvelle étape dans l’usage religieux de l’intelligence artificielle. Les premiers assistants spécialisés recherchaient un verset, traduisaient un texte sacré ou présentaient les positions de plusieurs écoles théologiques. Le faux moine occupe une autre fonction. Il emprunte un visage, une tenue, un âge, une voix et une biographie implicite afin d’apparaître comme une personne ayant vécu ce qu’elle enseigne.

La confiance accordée au personnage vient autant de son apparence que du contenu de ses phrases. La robe monastique, le crâne rasé, les statues du Bouddha, la lumière des temples et la lenteur étudiée de la voix évoquent une discipline, une formation, une communauté et des années de pratique. L’image reproduit en quelques secondes les signes d’une autorité que les traditions religieuses demandent généralement d’acquérir au cours d’un long parcours.

Nikki Mirghafori, enseignante bouddhiste et spécialiste de l’intelligence artificielle, a relevé cette usurpation lorsqu’elle a examiné le compte pour Religion News Service. Dans une vidéo, Yang Mun conseillait aux personnes souffrant du dos ou des hanches de boire pendant trois jours un mélange d’eau de coco, d’huile d’olive et de jus de citron vert. Le remède était présenté sans source bouddhiste ou médicale. La tenue du moine donnait à cette recommandation sanitaire l’apparence d’une sagesse éprouvée.

Une enquête de Ledger attribue la création du personnage au producteur numérique israélien Shalev Hani. Celui-ci aurait combiné plusieurs services disponibles dans le commerce pour produire les textes, la voix et les images animées. Les profils consacrés au créateur avancent plus de 400 millions de vues et environ 300 000 dollars de revenus. Ces données, diffusées par le créateur et par des sites spécialisés dans les influenceurs virtuels, décrivent le modèle économique revendiqué : une personne équipée de quelques services numériques peut construire une autorité spirituelle mondiale, puis la rentabiliser au moyen de publicités, de livres et de programmes payants.

Le compte rassemble 2,5 millions d’abonnés aux motivations diverses. Certains connaissent probablement la nature artificielle du personnage, tandis que les commentaires étudiés sous les vidéos montrent que d’autres reçoivent ses paroles comme les conseils d’un maître réel. Le degré de croyance du public demeure impossible à mesurer à partir du seul nombre d’abonnés. La présentation du compte reste en revanche observable : l’apparence humaine et monastique est immédiatement visible, alors que l’origine artificielle du personnage est beaucoup plus difficile à trouver.

Le faux religieux au service de la propagande

La même technique a servi un projet plus directement hostile avec « Rabbi Goldman ». Ce personnage portait le chapeau noir, le manteau et la longue barbe grise associés à certains rabbins orthodoxes. Dans ses vidéos, il prétendait révéler les raisons pour lesquelles les Juifs seraient riches et les secrets financiers qu’ils cacheraient aux autres. Son compte orientait également les internautes vers un guide payant intitulé How to Make and Invest Money Like the Jews.

Le procédé plaçait des stéréotypes antisémites dans la bouche d’un faux représentant du judaïsme. Un personnage présenté comme juif venait ainsi confirmer les préjugés qui visent son propre groupe. Cette mise en scène donne au discours une apparence de confidence intérieure : le faux rabbin semble révéler ce qu’un propagandiste extérieur serait seulement soupçonné d’inventer.

Avant sa suppression par Meta en mars 2026, le compte avait réuni environ 1,4 à 1,5 million d’abonnés, selon Jewish Insider et Religion News Service. Des copies et des personnages voisins ont continué à circuler après la fermeture du compte principal.

Le Combat Antisemitism Movement, organisation engagée contre l’antisémitisme, a recensé au printemps 2026 soixante-trois chaînes YouTube utilisant de faux rabbins. Elles totalisaient alors environ 526 000 abonnés, 3 300 vidéos et 30,7 millions de vues. Plusieurs identités apparaissaient sur différentes chaînes et dans plusieurs langues. « Rabbi Goldman », « Rabbi Miriam » ou « Solomon Blackstone » formaient ainsi des personnages reproductibles, employés dans des séries entières de vidéos.

Ces chiffres décrivent la diffusion observée par l’organisation et la structure des réseaux étudiés. L’adhésion personnelle des spectateurs aux messages diffusés reste inconnue. L’architecture de production apparaît en revanche clairement : une même apparence peut être traduite, doublée, légèrement modifiée et distribuée sur des dizaines de comptes. Un faux rabbin produit sans interruption des centaines de vidéos adaptées à plusieurs publics. La personnalité religieuse devient un modèle graphique dont l’opérateur change le texte, la langue et le produit commercial.

L’intelligence artificielle donne ainsi aux anciens stéréotypes antisémites une identité fictive apparemment issue du judaïsme, une capacité de production massive et une nouvelle possibilité de monétisation. La méthode peut être transposée à toutes les traditions : un faux imam justifiant une théorie hostile aux musulmans, un faux pasteur attribuant une opinion politique à tous les chrétiens, un faux maître hindou confirmant une caricature de l’hindouisme ou un représentant inventé d’une tradition autochtone vendant des rites imaginaires.

Prêtres, Jésus et gourous : l’imitation dépasse l’information

Les organisations religieuses elles-mêmes peuvent franchir certaines limites en expérimentant ces technologies. En avril 2024, le site apologétique Catholic Answers a lancé « Father Justin », un personnage tridimensionnel vêtu comme un prêtre catholique et chargé de répondre aux questions sur la foi. L’organisation affichait clairement la nature artificielle de l’outil et l’alimentait avec ses propres contenus. Le choix d’un personnage sacerdotal lui conférait toutefois une autorité particulière.

Lors d’un échange, un utilisateur a formulé une confession et le personnage a répondu d’une manière ressemblant à l’absolution sacramentelle. Dans le catholicisme, cette absolution appartient à un prêtre agissant dans le cadre du sacrement. Après les critiques, Catholic Answers a retiré le titre de « Father », supprimé les signes les plus directement sacerdotaux et reconnu, dans un communiqué du 24 avril 2024, que ses équipes n’avaient pas anticipé la demande d’absolution adressée au personnage.

L’épisode montre l’importance propre de l’interface. Appeler un personnage « Père », lui donner une soutane et le faire parler comme un prêtre indique à l’utilisateur le type de relation qui lui est proposé. Le modèle génératif peut ensuite prolonger cette mise en scène jusqu’à produire une parole ressemblant à un acte sacerdotal. Le décor, le titre et le langage orientent l’échange avant même la première réponse.

Un autre « Jésus artificiel » a été présenté à l’automne 2024 dans la chapelle Saint-Pierre de Lucerne, en Suisse. Installé dans un confessionnal, l’avatar répondait en temps réel à des questions sur l’amour, la mort, la solitude, la guerre, la foi ou les abus dans l’Église. Environ 900 conversations ont été retranscrites anonymement.

Le projet possédait un cadre clairement identifié : une installation artistique temporaire, des responsables connus, un partenariat universitaire et un avertissement adressé aux visiteurs. Dans leur bilan officiel, les organisateurs ont précisé que l’expérience portait sur les relations entre technologie et spiritualité et qu’aucune confession sacramentelle n’était proposée.

Le choix du confessionnal et du visage de Jésus a pourtant façonné les échanges. Des visiteurs ont confié à l’avatar des inquiétudes très personnelles. Un écran neutre consacré à la recherche biblique aurait probablement suscité des questions différentes. L’apparence d’une figure sacrée modifie la valeur attribuée à la parole reçue et encourage un niveau de confidence particulier.

La commercialisation pousse cette relation plus loin. La société américaine Just Like Me a proposé des conversations vidéo avec un avatar de Jésus au prix de 1,99 dollar la minute. Le personnage se souvenait de certains échanges et adressait prières et encouragements dans plusieurs langues. Le dirigeant de la société expliquait à Associated Press que les utilisateurs pouvaient développer un attachement et se sentir responsables devant l’avatar. Le service vendait ainsi une relation simulée avec une figure sacrée, facturée selon la durée de la conversation.

L’application Text With Jesus permet depuis 2023 de converser avec Jésus, Marie, Joseph, les apôtres et différents personnages de la Bible. Son concepteur parle explicitement de « fac-similés » destinés à faciliter l’exploration des textes et présente l’application comme un outil d’accompagnement. Chaque réponse placée à la première personne dans la bouche de Jésus demeure néanmoins un texte contemporain, composé par un modèle informatique à partir des instructions et des sources choisies par une entreprise.

Des phénomènes comparables se développent dans l’hindouisme. GitaGPT fait répondre des avatars de Krishna à partir de la Bhagavad-Gita. Sadhguru dispose d’une fonction interactive alimentée par ses propres enseignements, tandis que « Digital Deepak » répond à partir des livres et conférences de Deepak Chopra. Ces deux derniers dispositifs prolongent l’œuvre de personnalités réelles et identifiées. Ils ajoutent cependant des réponses nouvelles à un corpus préexistant, avec le risque que le public attribue directement à l’auteur les formulations produites par le système.

L’enquête d’Associated Press publiée le 28 août 2026 montre que ces outils séduisent notamment par leur disponibilité. Un maître humain peut être difficile à rencontrer, disposer de peu de temps ou demander une participation financière importante. Le programme répond à toute heure, dans plusieurs langues, avec une patience constante.

Cette accessibilité possède une réelle utilité pour une personne isolée, éloignée d’un lieu de culte, intimidée par une institution ou peu familière avec la langue d’un texte. Elle produit aussi une forme particulière de conseil. Les grands modèles de langage cherchent généralement à fournir une réponse fluide, pertinente et satisfaisante. Leur tendance à accompagner le cadre proposé par l’utilisateur favorise l’approbation et la consolation immédiates. Or, un enseignant spirituel peut aussi contester une conduite, interrompre un raisonnement, imposer une discipline ou rappeler des obligations envers autrui.

Une autorité sans biographie ni responsabilité

Le Swami Sarvapriyananda, responsable de la Vedanta Society of New York, a testé un système entraîné sur plus de mille heures de ses propres cours. L’outil pouvait restituer certaines de ses positions et renvoyer à la vidéo précise dont elles provenaient. Il y a vu un moyen efficace de rechercher dans un vaste ensemble d’enseignements. Son appréciation de la fonction du gourou demeure centrée sur l’expérience : le maître incarne la discipline qu’il transmet et engage sa propre existence dans cette transmission.

Cette conception rejoint, sous des formes différentes, les mécanismes d’autorité de nombreuses religions. Un rabbin s’appuie sur une formation et une reconnaissance. Un prêtre reçoit une ordination et répond de son ministère devant une Église. Un imam ou un ouléma s’inscrit dans des traditions d’apprentissage, de transmission et de réputation savante. Un moine appartient à une communauté et suit une règle. Un guide autochtone ou traditionnel reçoit son savoir d’un peuple, d’un territoire et de relations concrètes.

Même les courants dépourvus de clergé centralisé associent l’autorité à une biographie contrôlable. Le public peut rechercher les maîtres d’une personne, les communautés qui la reconnaissent, les œuvres qu’elle a écrites, les décisions qu’elle a prises et les critiques auxquelles elle a répondu. Le personnage synthétique possède une biographie produite pour les besoins de sa crédibilité. Son passé, son expérience et ses souvenirs sont des éléments narratifs générés au même titre que son visage.

La responsabilité suit la même logique. Lorsqu’un faux moine recommande un remède dangereux, la personnalité affichée à l’écran ne peut corriger sa conduite, rencontrer la personne lésée ou répondre devant une communauté. La responsabilité réelle appartient aux créateurs, aux sociétés qui encaissent les paiements et aux plateformes qui diffusent les contenus. L’avatar attire la confiance, tandis que les véritables décideurs peuvent rester presque invisibles.

Cette dissociation devient particulièrement sensible lorsque l’utilisateur parle d’un deuil, d’une maladie mentale, de violences familiales, d’un sentiment de culpabilité ou d’idées suicidaires. Le vocabulaire pastoral encourage la révélation de données beaucoup plus intimes que celles confiées à un moteur de recherche. Une conversation présentée comme une confession, une direction spirituelle ou un entretien avec un gourou peut contenir des informations sur la santé, la sexualité, les convictions, les infractions commises ou les actes d’un tiers.

Un ministre du culte humain exerce sa fonction dans un cadre identifiable, avec des obligations variables selon les religions et les pays. Un service numérique ajoute d’autres acteurs à la conversation : l’éditeur, l’hébergeur, le fournisseur du modèle, les services de transcription vocale ou les outils d’analyse. Une véritable information du public devrait préciser la durée de conservation, les destinataires, les usages commerciaux et les modalités de suppression. Le degré de transparence doit correspondre à l’intimité suscitée par le personnage.

La demande sociale est déjà importante. Une enquête de Barna Group réalisée auprès de 1 514 adultes américains en novembre 2025, avec le soutien de l’entreprise technologique religieuse Gloo, indique qu’un tiers des répondants considèrent les conseils spirituels de l’IA comme aussi fiables que ceux d’un pasteur. La proportion atteint 34 % parmi les chrétiens pratiquants et 44 % parmi les personnes de la génération dite des milléniaux. Dans le même temps, 72 % des chrétiens pratiquants interrogés se disent préoccupés par le remplacement des responsables spirituels. Ces résultats publiés en mai 2026 décrivent le contexte américain et chrétien de l’enquête. Ils montrent surtout que l’usage pratique progresse avant qu’un cadre religieux et éthique commun ait été défini.

Les guides religieux artificiels forment aujourd’hui un ensemble très divers. Shaykh AI, alimenté par les enseignements approuvés du maître soufi Nurjan Mirahmadi, déclare dès le début de la conversation sa nature artificielle et l’absence d’autorité spirituelle propre. Ses réponses proviennent d’un corpus identifié. D’autres services musulmans, comme Ask Sheikh AI, affichent également leur fonctionnement informatique, proposent plusieurs écoles juridiques et orientent les décisions importantes vers un savant local.

Les méthodes et les performances annoncées demandent ensuite une évaluation précise. Ask Sheikh AI revendique un taux de précision supérieur à 95 % pour les questions courantes. Sa page d’accueil fournit cette estimation sans détailler le protocole, l’échantillon de questions ou l’identité des évaluateurs. Vedanta Guru affirme atteindre une absence totale d’hallucination grâce à une recherche effectuée dans plus de cent textes. Le recours à un corpus défini améliore la traçabilité, tandis que la synthèse finale continue de dépendre d’un système génératif susceptible de produire une citation imprécise ou une interprétation contestable.

Le sikhisme fournit un exemple particulièrement précis de séparation entre assistance documentaire et autorité religieuse. Comme Religactu l’a expliqué dans un article consacré à l’intelligence artificielle et au sacré sikh, des outils tels que GianiJi.com affichent les passages de la Gurbani qui fondent leurs réponses. KhalsaGPT avait inscrit dans ses règles l’usage de sources identifiées, la fourniture de références et l’absence de représentation des gourous.

L’Akal Takht a parallèlement interdit en décembre 2025 les hypertrucages et représentations artificielles des gourous, de leurs familles, de certains martyrs et du Guru Granth Sahib. Les autorités sikhes ont ainsi placé la limite au niveau de l’imitation du sacré et de la fabrication de paroles qui pourraient lui être attribuées. L’informatique conserve une fonction de recherche, de traduction et d’explication ; la transmission religieuse demeure rattachée aux textes et aux personnes qui en répondent.

Étiqueter l’IA sans arbitrer la religion

Les plateformes ont commencé à encadrer les contenus synthétiques. YouTube exige que les créateurs signalent les images, sons ou scènes réalistes produits ou substantiellement modifiés par intelligence artificielle. Un label peut apparaître dans le lecteur ou dans la description, et l’absence répétée de divulgation peut entraîner des sanctions. La politique de YouTube maintient par ailleurs l’accès à la monétisation pour les contenus correctement déclarés.

Meta appose une mention « AI info » lorsqu’elle détecte certains marqueurs techniques ou lorsque le créateur déclare avoir utilisé l’intelligence artificielle. L’entreprise conserve généralement ces contenus sur Facebook, Instagram et Threads lorsqu’ils respectent ses autres règles. Sa politique d’étiquetage privilégie l’information du public et réserve la suppression aux contenus qui enfreignent les règles relatives, par exemple, à la violence, au harcèlement ou à la manipulation électorale.

Ces politiques identifient principalement le procédé de fabrication. La qualification religieuse appartient à un autre niveau. Une vidéo peut porter la mention « générée par IA » tout en présentant son personnage comme un grand rabbin, un ancien exorciste, un maître initié ou le dépositaire d’une tradition secrète. La transparence technique gagne alors à être accompagnée d’informations sur les qualifications revendiquées, l’organisation responsable, les sources utilisées et la destination des revenus.

Depuis le 2 août 2026, le règlement européen sur l’intelligence artificielle impose en principe aux utilisateurs d’un système produisant ou manipulant un hypertrucage d’indiquer clairement l’origine artificielle du contenu. Son article 50 prévoit également l’information des personnes qui interagissent directement avec une intelligence artificielle, sauf lorsque cette nature apparaît de manière évidente. L’information doit être claire et fournie au plus tard lors de la première exposition ou interaction.

Ce cadre traite la nature artificielle du contenu. La légitimité religieuse d’un titre relève des communautés, de leurs règles internes et, dans certains cas, du droit commun applicable aux qualifications trompeuses. Cette répartition protège la liberté de religion ou de conviction : les pouvoirs publics peuvent contrôler une identité fictive, une publicité ou une fraude sans avoir à déterminer quelle doctrine est vraie ni quelle communauté possède la meilleure conception du ministère religieux.

Les éléments contrôlables sont nombreux. Le personnage est humain ou synthétique. Une personne ou une société déterminée le dirige. Les images et la voix proviennent d’outils identifiables. Une formation, une ordination ou une filiation spirituelle est revendiquée. Des paiements sont encaissés par une entité juridique. Des données personnelles sont recueillies et conservées selon des conditions définies. La communauté dont les symboles sont employés peut confirmer ou contester l’autorisation donnée.

Un dispositif sérieux pourrait imposer la mention visible et persistante « personnage entièrement artificiel » sur chaque vidéo, au lieu de la reléguer dans la présentation générale du compte. L’entité responsable devrait être identifiée, avec ses sources, son modèle économique et un moyen de signaler les erreurs. Les contenus commerciaux devraient apparaître comme tels. La reproduction d’une personne réelle, vivante ou décédée, devrait être accompagnée de l’autorisation correspondante et de ses limites.

Les institutions religieuses peuvent également publier des répertoires de leurs responsables, préciser les conditions d’emploi de leurs titres et indiquer les outils numériques qu’elles ont autorisés. Une vérification élémentaire porterait alors sur la présence du responsable hors des réseaux sociaux, sa communauté, sa formation, ses publications et les personnes capables d’attester son parcours. Un personnage connu uniquement par des vidéos synthétiques et des boutiques en ligne présente une forme d’autorité particulièrement fragile.

La détection visuelle offre une protection temporaire. Certains avatars conservent des mouvements irréguliers, une synchronisation imparfaite des lèvres ou des modifications du visage entre deux vidéos. Ces défauts diminuent à mesure que les systèmes progressent. Les métadonnées peuvent aussi disparaître lorsqu’une vidéo est enregistrée ou transformée. La vérification de l’identité, des sources et de la responsabilité devient donc plus durable que la recherche d’une main mal dessinée ou d’un regard artificiel.

Les faux leaders religieux sont créés par des personnes qui choisissent une tenue, une tradition, un message et un modèle économique. L’intelligence artificielle leur apporte une capacité de production considérable et une apparence de sagesse, de piété ou de connaissance vécue. Derrière le moine serein, le rabbin financier ou le prêtre disponible à toute heure se trouve un opérateur humain qui décide du contenu, organise sa diffusion et perçoit les revenus.

Une intelligence artificielle peut rechercher un passage, comparer des traductions, rendre un corpus accessible ou restituer avec autorisation les enseignements enregistrés d’une personne. Le faux leader apparaît lorsque le personnage reçoit une expérience inventée, les signes d’une fonction religieuse et une autorité personnelle destinée à produire de la confiance, de l’influence ou du revenu. La mention de l’intelligence artificielle constitue alors un premier niveau d’information. L’identification du responsable, la vérification des sources et l’attribution claire de chaque parole donnent au public les moyens de comprendre ce qui lui est réellement présenté.

La question centrale porte ainsi sur l’origine de la parole, la personne qui l’assume, les sources qui la fondent et les conséquences qu’elle peut produire. Un contenu synthétique peut être touchant, utile ou parfaitement exact. Son apparence peut aussi suggérer une vie spirituelle, une formation et une responsabilité qui ont été entièrement fabriquées. Cette distance entre l’image et son auteur est devenue assez faible pour passer inaperçue. C’est dans cet espace que s’installe aujourd’hui la nouvelle industrie des faux leaders religieux.

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Steve Eisenberg est le rédacteur en chef de Religactu.fr. Passant sa vie entre Paris, Rome, Tel Aviv et New York, ce père de famille, revenu au journalisme après une autre vie, s'intéresse au judaïsme libéral (mais pas que), aux initiatives interreligieuses et aux spiritualités nouvelles. Et pourtant, il est titulaire d'un diplôme d'ingénieur...

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