Des imams et des responsables musulmans réunis en Indonésie ont adopté, le 27 septembre, la « Déclaration de Jakarta », un texte qui les appelle à dépasser la seule direction du culte pour devenir des médiateurs dans les conflits, des acteurs du dialogue interreligieux et des interlocuteurs des institutions internationales. La conférence a également créé une organisation permanente destinée à coordonner leur action à l’échelle mondiale.
La déclaration a été adoptée au terme de l’International Grand Imams Conference, organisée du 25 au 27 septembre à Jakarta autour du thème « Harmonie des mosquées, diplomatie religieuse et paix mondiale ». Selon les organisateurs, des imams, des muftis et des délégations venus de 46 pays ont participé aux travaux. Des représentants étaient notamment arrivés d’Argentine, du Brésil, de plusieurs pays européens, d’Inde, du Pakistan, d’Ouzbékistan et de Malaisie, aux côtés d’imams venus de toutes les provinces indonésiennes.
Le terme de « grand imam » ne désigne pas ici un rang universellement reconnu dans l’islam. Il est généralement attribué au responsable d’une grande mosquée ou d’une institution religieuse importante. L’islam sunnite ne possède ni hiérarchie mondiale unique ni autorité comparable à celle du pape dans l’Église catholique. La Déclaration de Jakarta constitue donc l’engagement des participants à la conférence, et non une décision contraignante pour l’ensemble des musulmans.
Le texte intégral publié par l’Université islamique d’État de Jakarta attribue aux imams une fonction beaucoup plus large que la conduite de la prière et la prédication. Ils devraient pouvoir intervenir comme médiateurs, rapprocher des groupes divisés et offrir une direction morale à la société. Les mosquées sont invitées à devenir des espaces communautaires ouverts, tournés vers l’éducation, la solidarité et la résolution des difficultés sociales.
La déclaration demande également aux imams de défendre la dignité humaine indépendamment de l’origine ethnique, de la religion, de la nationalité ou du sexe. Elle les appelle à promouvoir la modération, la tolérance, la compassion et le respect des différences, mais aussi à développer l’éducation aux médias numériques. Cette dernière dimension est directement liée à la lutte contre les fausses informations, les discours de haine et l’utilisation de la religion pour justifier la violence.
Une place particulière est accordée aux personnes qui peuvent être marginalisées dans les institutions religieuses. Les mosquées devraient offrir un environnement sûr et accueillant aux femmes, aux enfants, aux personnes handicapées, aux minorités et aux autres groupes vulnérables. La déclaration ne précise cependant pas quels changements institutionnels permettraient d’atteindre cet objectif ni comment leur mise en œuvre pourrait être évaluée.
Les participants inscrivent également l’action des imams dans le dialogue interreligieux. Ils souhaitent mobiliser la « diplomatie religieuse » pour prévenir les conflits, construire la confiance et favoriser la réconciliation. Cette notion repose sur l’idée que des responsables religieux peuvent maintenir des canaux de communication là où les relations politiques ou diplomatiques sont bloquées. Elle peut prendre la forme de médiations locales, de rencontres entre communautés ou d’interventions communes auprès des gouvernements.
Le texte étend encore cette mission à la protection de l’environnement. Il demande aux imams de développer une « conscience écothéologique », c’est-à-dire une compréhension religieuse de la responsabilité humaine envers la nature. Les mosquées et les communautés musulmanes sont invitées à combattre la destruction de l’environnement et à contribuer à la préservation de la planète pour les générations futures.
Cette orientation prolonge la Déclaration conjointe d’Istiqlal, signée en septembre 2024 par le pape François et Nasaruddin Umar, grand imam de la mosquée Istiqlal de Jakarta. Ce précédent texte associait déjà dialogue interreligieux, lutte contre la déshumanisation et protection de l’environnement. La nouvelle déclaration cherche à transformer ces principes en programme d’action pour les responsables de mosquées.
Le document se termine par un soutien explicite au droit du peuple palestinien à l’autodétermination, à la protection des civils et à l’application du droit international. Il demande une paix durable fondée sur l’indépendance, la justice et la dignité. Cette prise de position correspond à l’engagement ancien de l’Indonésie en faveur de la reconnaissance d’un État palestinien.
La conférence ne s’est pas limitée à une déclaration. Elle a créé l’International Assembly of Mosque Imams, ou IAMI, conçue comme une plateforme permanente d’échanges et de coopération. Nasaruddin Umar, qui cumule les fonctions de ministre indonésien des Affaires religieuses et de grand imam de la mosquée Istiqlal, en a été élu premier président pour un mandat de trois ans renouvelable une fois.
L’organisation aura son siège administratif à Jakarta. Des bureaux régionaux sont annoncés à Kuala Lumpur pour l’Asie, au Caire pour le Moyen-Orient, à Nairobi pour l’Afrique, à Londres pour l’Europe, à New York pour l’Amérique du Nord, à Rio de Janeiro pour l’Amérique du Sud et à Canberra pour l’Australie et le Pacifique. Des rencontres virtuelles mensuelles doivent permettre aux responsables religieux de discuter des crises touchant les communautés musulmanes et de préparer des initiatives communes.
La présidence confiée à un ministre place toutefois cette nouvelle organisation à la frontière entre réseau religieux et instrument diplomatique. L’Indonésie entend manifestement promouvoir à l’étranger son modèle d’un islam pluraliste, associé à la coexistence entre religions et à l’identité nationale. Le ministère indonésien des Affaires religieuses présente d’ailleurs l’installation du secrétariat permanent à Jakarta comme un renforcement du rôle international du pays.




