À Cartagena, ville mondialement connue pour ses remparts et son héritage colonial, les peuples autochtones ont occupé, le temps d’une journée, l’un des espaces les plus visibles du centre historique. Jeudi 6 août, la deuxième édition d’Expo Indígena a réuni au Camellón de los Mártires six communautés locales appartenant aux peuples Inga, Kankuamo et Zenú. L’événement précédait la Journée internationale des peuples autochtones, célébrée dimanche 9 août.
La rencontre ne se limitait pas à une exposition d’artisanat. Elle a commencé par une cérémonie d’harmonisation ancestrale et s’est poursuivie avec des échanges, des présentations musicales et culturelles, ainsi que des espaces consacrés à la gastronomie et à la médecine traditionnelle. Selon la municipalité de Cartagena, l’objectif était de faire connaître les savoirs, la mémoire et les manières de comprendre le monde portés par ces communautés.
Le mot « cosmologie » désigne ici une vision d’ensemble dans laquelle les êtres humains, le territoire, les plantes, les ancêtres et le monde spirituel sont liés. La santé, l’éducation ou le rapport à la nature ne constituent donc pas nécessairement des domaines séparés de la vie religieuse. C’est cette continuité qu’une cérémonie d’harmonisation ou la présentation de remèdes traditionnels permet de rendre perceptible.
Les trois peuples présents ne partagent toutefois pas une religion autochtone uniforme. Chacun possède son histoire et ses traditions. Les Inga, originaires principalement de la vallée de Sibundoy, dans le sud-ouest de la Colombie, sont notamment connus pour leur connaissance des plantes. L’Organisation nationale indigène de Colombie les décrit comme un peuple voyageur, aujourd’hui dispersé dans plusieurs régions du pays, et souligne l’importance de leurs médecins traditionnels.
Les Kankuamo viennent de la Sierra Nevada de Santa Marta, massif montagneux situé dans le nord de la Colombie. Avec les peuples Arhuaco, Kogui et Wiwa, ils se réfèrent à la « Loi d’origine », comprise comme un ensemble de principes sacrés qui règlent l’équilibre du monde et les relations entre les êtres. Ce système de connaissances ancestrales a été inscrit par la Colombie sur la liste représentative de son patrimoine culturel immatériel. Chez les Kankuamo, sa revitalisation est aussi liée à un long travail de mémoire et de reconstruction culturelle après des décennies de violences et de fragilisation de leurs traditions.
Les Zenú sont historiquement associés aux actuels départements de Córdoba et de Sucre, dans le nord du pays. Leur culture demeure profondément liée au territoire, à l’agriculture, au tissage et à la mémoire communautaire. À Cartagena, plusieurs communautés Zenú sont implantées notamment à Membrillal, Bayunca et Pasacaballos.
En Colombie, ces communautés peuvent être représentées par un cabildo autochtone. Ce terme espagnol désigne une organisation locale dirigée par des responsables choisis par les membres de la communauté. Elle défend leurs droits, les représente auprès des pouvoirs publics et s’occupe de certaines affaires collectives. Les six groupes participant à Expo Indígena disposaient de cette forme d’organisation reconnue par l’État colombien.
Cette présence urbaine est l’un des principaux enseignements de la manifestation. Les peuples autochtones sont encore souvent présentés comme s’ils ne vivaient que dans des territoires ruraux éloignés. Or Cartagena compte plusieurs communautés organisées qui participent à la vie contemporaine d’une grande ville caribéenne. « Ces peuples font partie du présent et de l’avenir de Cartagena », avait souligné le service municipal chargé des affaires ethniques. María del Carmen, conseillère municipale compétente dans ce domaine, a également rappelé que leur héritage contribue à la culture locale.
Cette visibilité ne règle pas pour autant les difficultés rencontrées par ces populations. L’accès à la terre, au logement et à une éducation respectueuse de leurs traditions demeure au cœur de leurs demandes. En juillet, la ville a annoncé la création de sa première institution scolaire autochtone, destinée à la communauté Zenú de Bayunca. Le projet doit intégrer sa cosmologie et ses savoirs ancestraux dans le modèle pédagogique. Préserver une tradition ne signifie donc pas seulement organiser une célébration annuelle, mais aussi pouvoir la transmettre dans les lieux où se construit la vie quotidienne.
Expo Indígena a également servi de vitrine économique. Des membres des communautés y ont proposé des objets artisanaux, des aliments et des préparations issues de la médecine ancestrale. Leur vente soutient les économies locales et permet à des connaissances anciennes de demeurer vivantes. Mais une telle manifestation peut aussi réduire ces cultures à quelques objets ou spectacles. En donnant une place aux cosmologies, les organisateurs ont rappelé que derrière les produits présentés se trouvent des communautés, des mémoires et des conceptions du monde.
La Journée internationale des peuples autochtones, instaurée par les Nations unies, commémore chaque 9 août la première réunion, en 1982, du groupe de travail de l’ONU consacré aux populations autochtones. À Cartagena, la manifestation lui a donné un visage local : celui de peuples qui ne demandent pas seulement que leur passé soit reconnu, mais que leurs manières de croire, de soigner, d’enseigner et d’habiter le monde aient une place dans la ville d’aujourd’hui.




