À peine installé à la présidence de la Colombie, Abelardo de la Espriella a donné aux milieux religieux qui l’ont soutenu des signes qu’ils attendaient depuis longtemps. Plusieurs responsables évangéliques ont obtenu des postes dans l’exécutif, aux côtés de personnalités politiques catholiques conservatrices. Dieu, la famille et la « bataille culturelle » ont également pris une place inhabituelle dans les premiers gestes du nouveau pouvoir. Reste à savoir jusqu’où cette proximité se traduira en décisions politiques.
Lors de son investiture, le 7 août à Cali, le nouveau président a fait intervenir un rabbin, un pasteur évangélique et deux représentants catholiques. Cette séquence religieuse, intégrée au protocole officiel, prolongeait un retrait spirituel organisé quelques jours auparavant avec les futurs ministres, invités à prier à genoux. Dans son discours, Abelardo de la Espriella a promis de « mettre Dieu dans chaque décision du gouvernement » et de mener une bataille culturelle pour rétablir la famille, la discipline, le patriotisme et la croyance en Dieu.
Ces gestes ne sont pas seulement ceux d’un président catholique affichant sa foi. Ils récompensent aussi une mobilisation politique. Selon une enquête publiée par El País, plusieurs grandes communautés évangéliques ont soutenu sa campagne et contribué à mobiliser leurs fidèles. Deux élues de son parti, Carol Borda et Sara Castellanos, appartiennent à la Misión Carismática Internacional. Elles défendent notamment une restriction de l’accès à l’avortement et de l’adoption par les couples de même sexe.
Le gouvernement leur a déjà ouvert plusieurs portes. Viviane Morales, membre de l’Église évangélique Casa sobre la Roca, a été nommée ministre de l’Éducation. Ancienne procureure générale et ancienne sénatrice, elle avait porté un projet de référendum destiné à réserver l’adoption aux couples formés d’un homme et d’une femme. Le ministère du Logement revient à Jaime Andrés Beltrán, pasteur évangélique et ancien maire de Bucaramanga. Clara Lucía Sandoval, pasteure liée à la Misión Carismática Internacional, a été choisie pour coordonner l’action du gouvernement à Bogotá. Cette nomination intervient dans une ville où les représentants des cultes participent déjà à plusieurs instances consultatives, notamment au sein du Comité de la liberté religieuse du district de Bogotá.
À ces nominations issues du monde évangélique s’ajoute celle d’Alejandro Ordóñez, figure politique du catholicisme traditionaliste connue pour son opposition à l’avortement, à l’euthanasie et au mariage entre personnes de même sexe. L’ancien procureur général doit représenter la Colombie auprès de l’Organisation des États américains. Sa nomination illustre le rapprochement politique entre des conservateurs évangéliques et catholiques autour de combats communs, malgré des histoires religieuses et des organisations très différentes.
La présence de croyants au gouvernement ne pose évidemment pas, en elle-même, de problème juridique. Les responsables publics conservent leur liberté religieuse. Mais la Cour constitutionnelle colombienne rappelle que la Constitution de 1991 a établi un État laïque, fondé sur la séparation entre l’État et les Églises ainsi que sur l’égalité de toutes les confessions. La question commence donc lorsque la foi personnelle devient le fondement annoncé de l’action publique ou qu’un réseau religieux bénéficie d’un accès privilégié au pouvoir.
Pour les soutiens évangéliques d’Abelardo de la Espriella, les premières nominations représentent une revanche après plusieurs déceptions. Certains avaient appuyé des gouvernements conservateurs sans obtenir les changements espérés sur l’éducation sexuelle, l’avortement ou la famille. Carol Borda affirme désormais attendre d’autres nominations, notamment dans l’administration de la santé et dans la représentation colombienne auprès du système interaméricain. Elle le dit sans détour : la « bataille culturelle » est, à ses yeux, une bataille de l’Église.
La hiérarchie catholique a suivi une autre ligne. Elle n’a pas fait campagne pour Abelardo de la Espriella. Après l’élection, la Conférence épiscopale colombienne a félicité le président et le vice-président élus, comme responsables appelés à gouverner le pays, puis a surtout insisté sur l’unité nationale, le dialogue et la reconnaissance de la diversité. Cette position tranche avec le langage offensif de la « bataille culturelle » employé par le président et certains de ses alliés religieux.
Il est également trop tôt pour confondre attentes religieuses et politique gouvernementale. La nouvelle ministre de la Santé n’est pas issue de ces réseaux et aucune mesure n’a encore remis en cause la jurisprudence de 2022 qui a dépénalisé l’avortement jusqu’à la vingt-quatrième semaine. De telles réformes rencontreraient d’ailleurs la résistance de la Cour constitutionnelle, de l’opposition et d’une société profondément divisée lors de l’élection présidentielle.
Le changement est néanmoins réel. Des responsables évangéliques qui ont soutenu Abelardo de la Espriella participent désormais à l’exercice du pouvoir. Ils y côtoient des personnalités politiques issues de courants catholiques conservateurs. Leur premier succès est symbolique et institutionnel : leurs thèmes, leur vocabulaire et plusieurs de leurs représentants ont trouvé une place au sommet de l’État. La suite dira si cette proximité se traduira par des lois et des politiques publiques, ou si leurs ambitions se heurteront aux limites du droit et aux rapports de force de la démocratie colombienne.




