Le 20 août est désormais une date officielle dans une partie croissante du sud-ouest du Nigeria. Cette année, les États de Lagos, Ogun, Oyo et Osun ont accordé un jour chômé à l’occasion d’Ìṣẹ̀ṣẹ́ Day, permettant aux pratiquants des religions traditionnelles yoruba de célébrer publiquement leurs croyances. La mesure reste régionale : il ne s’agit pas d’un jour férié fédéral applicable aux 36 États du pays. Mais son inscription répétée dans plusieurs calendriers administratifs constitue une évolution importante dans un pays dont les fêtes publiques ont longtemps reflété presque exclusivement le christianisme et l’islam.
Le mot yoruba ìṣẹ̀ṣẹ́ désigne la tradition, l’héritage reçu des ancêtres ou la manière originelle de faire les choses. Dans son sens religieux, il recouvre un ensemble de croyances et de pratiques tournées vers Olódùmarè, considéré comme l’Être suprême, les Òrìṣà, puissances spirituelles associées aux différentes dimensions de l’existence, ainsi que les ancêtres. Il ne désigne donc ni une fête folklorique isolée ni une religion entièrement unifiée autour d’une autorité centrale. Les rites, les divinités honorées et les lignées sacerdotales varient selon les villes, les familles et les communautés.
À Lagos, le gouvernement a présenté la célébration comme une « expression vivante » de la spiritualité yoruba. Le programme annoncé comprenait des prières, des rites, des processions, des tambours et des manifestations consacrées à différents Òrìṣà. Les gouvernements d’Ogun et d’Oyo ont également invoqué l’égalité entre les religions, la préservation de l’héritage yoruba et le droit des pratiquants à célébrer leur foi. Osun avait ouvert la voie : l’État reconnaît officiellement cette journée depuis plus d’une décennie.
Cette reconnaissance est d’autant moins anodine que les religions traditionnelles africaines demeurent souvent minorées dans les représentations publiques. Elles sont fréquemment réduites à la « culture », aux coutumes ou au tourisme, quand elles ne sont pas décrites, depuis des perspectives chrétiennes ou musulmanes hostiles, comme de l’idolâtrie ou de la superstition. Le langage employé par les autorités reste lui-même révélateur : les communiqués parlent simultanément de spiritualité, de religion, de patrimoine, d’identité et d’économie touristique. Ces dimensions peuvent coexister, mais elles ne sont pas interchangeables. Un croyant qui prie un Òrìṣà ou consulte Ifá ne participe pas seulement à la conservation d’un spectacle culturel : il exerce sa religion.
Les tensions apparues en 2023 à Ilorin, dans l’État de Kwara, montrent que cet exercice demeure contesté. Des responsables musulmans avaient alors exigé l’annulation d’une célébration d’Ìṣẹ̀ṣẹ́, tandis que la police conseillait aux organisateurs de déplacer leur rassemblement pour éviter des affrontements. Des pratiquants avaient dénoncé une atteinte à leur liberté de religion. Le contraste est donc net entre les États qui ferment leurs administrations pour reconnaître les cultes traditionnels et les territoires où ceux-ci rencontrent encore pressions sociales, restrictions et soupçons.
L’importance d’Ìṣẹ̀ṣẹ́ dépasse par ailleurs les frontières nigérianes. La traite transatlantique a dispersé des populations yoruba et leurs traditions spirituelles dans les Amériques. Celles-ci ont contribué, selon des trajectoires historiques propres à chaque pays, à la formation ou au développement du candomblé au Brésil, de la santería ou tradition lucumí à Cuba, ainsi que d’autres religions afro-diasporiques. En rappelant cette dimension internationale, Lagos cherche aussi à se présenter comme l’un des centres d’un héritage religieux mondial.
Il existe cependant un risque de récupération. La perspective d’attirer des visiteurs, de mettre en scène des processions et de transformer les traditions en ressource économique peut donner de la visibilité aux pratiquants, mais aussi sélectionner les formes de religion les plus compatibles avec l’image touristique recherchée. La véritable mesure de cette reconnaissance ne sera donc pas seulement le nombre de participants annoncé, ni la richesse des spectacles organisés. Elle résidera dans la possibilité, pour les communautés, de disposer de lieux de culte, d’organiser leurs rites, de transmettre leurs enseignements et d’être protégées contre les discriminations au même titre que les Églises et les organisations musulmanes.
Ìṣẹ̀ṣẹ́ Day ne place pas encore les religions traditionnelles sur un pied d’égalité complet avec les deux grandes religions institutionnelles du Nigeria. Mais en faisant du 20 août un jour chômé récurrent dans quatre États, les autorités leur accordent une chose longtemps refusée : une place visible et légitime dans le calendrier public. À condition de les reconnaître comme des religions vivantes, et non comme le décor pittoresque d’une identité nationale, cette évolution constitue un progrès réel pour le pluralisme religieux nigérian.




