En juillet 2026, Vladimir Rytikov attendait de savoir s’il serait expulsé de Krasnodon, dans la partie occupée de la région de Louhansk. Ce pasteur baptiste est pourtant né dans cette ville en 1959 et y a vécu toute sa vie, à l’exception de trois années passées dans une prison soviétique en raison de ses activités religieuses. Il dirige la même communauté depuis 1990. Mais il n’a pas accepté la citoyenneté russe et son Église refuse, par principe, de demander à l’État l’autorisation de célébrer son culte. Après des années de descentes de police et d’amendes pour « activité missionnaire illégale », son permis de résidence a été annulé à la demande du FSB. La justification tient en trois mots : « menace pour la sécurité ». Le 17 juillet, un tribunal contrôlé par la Russie a rejeté son recours, sans que le pasteur puisse connaître les éléments retenus contre lui. Il doit encore faire appel. À défaut, il pourra être chassé de la ville où vivent sa femme, ses enfants, ses petits-enfants et ses fidèles. Son cas, documenté par Forum 18, résume à lui seul ce qu’est devenue la liberté de religion dans les territoires ukrainiens occupés.
Il ne s’agit plus seulement de restrictions, de tracasseries administratives ou d’abus locaux. De la Crimée, occupée et annexée en 2014, aux parties de Donetsk et Louhansk contrôlées par Moscou depuis la même année, puis aux zones de Kherson et Zaporijjia conquises à partir de 2022, un même système s’est progressivement installé. Une communauté peut encore exister publiquement si elle accepte le droit russe, la citoyenneté russe pour ses responsables, la rupture avec ses structures ukrainiennes et, dans de nombreux cas, son rattachement à une organisation religieuse agréée en Russie. Les autres sont interdites, privées de locaux, contraintes à la clandestinité ou éliminées par l’arrestation et l’expulsion de leurs responsables.
Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme parle d’un « démantèlement systématique » des droits et libertés dans les territoires occupés depuis février 2022. La liberté religieuse n’est qu’une partie d’une politique plus vaste qui impose les institutions russes, efface les liens avec l’Ukraine et assimile toute forme d’autonomie à une menace politique. Or, en droit international humanitaire, une puissance occupante n’acquiert pas la souveraineté sur le territoire qu’elle contrôle. Elle doit, sauf impossibilité absolue, maintenir les lois qui y étaient en vigueur. L’application générale du droit russe aux territoires ukrainiens ne constitue donc pas une simple formalité administrative : elle est elle-même contraire au droit de l’occupation.
La Cour européenne des droits de l’homme l’a confirmé avec une netteté rare. Dans son arrêt du 9 juillet 2025 sur l’est de l’Ukraine et l’invasion de 2022, elle a conclu à l’existence d’un système d’intimidation, de harcèlement et de persécution visant, entre mai 2014 et septembre 2022, tous les groupes religieux autres que l’Église orthodoxe ukrainienne alors historiquement liée au Patriarcat de Moscou. Des responsables religieux avaient été enlevés, maltraités ou tués ; des lieux de culte saisis ou détruits ; des textes confisqués. Les règles imposant l’enregistrement des communautés et celles définissant très largement l’« extrémisme » étaient, selon la Cour, « fondamentalement incompatibles » avec la liberté de religion. La responsabilité de la Russie et celle des entités séparatistes qu’elle contrôlait ont été expressément retenues. L’arrêt constate une violation de l’article 9 de la Convention européenne.
La Crimée a servi de laboratoire. Avant l’occupation, 2 083 organisations religieuses y étaient enregistrées sous la législation ukrainienne. Fin 2022, il n’en restait que 907 sous le régime russe. Sans reconnaissance juridique, une communauté ne peut employer de personnel, louer un bien public, ouvrir un compte bancaire ou inviter un ministre du culte étranger. Selon le bilan publié par l’ONU après dix années d’occupation, au moins 17 églises appartenant à l’ancien Patriarcat de Kyiv avaient été saisies ou fermées. Depuis l’introduction en 2016 des lois russes dites « antiterroristes », l’ONU a relevé au moins 95 affaires judiciaires portant sur des actes aussi ordinaires qu’un sermon prononcé dans une maison, une prière musulmane dirigée sans autorisation ou une publication religieuse ne reproduisant pas le nom administratif complet de la communauté.
Dans un arrêt distinct rendu en juin 2024, la Cour européenne a jugé que les premières années de l’occupation de la Crimée avaient déjà été marquées par une pratique systématique de harcèlement des prêtres orthodoxes ukrainiens et des imams indépendants, de perquisitions dans les lieux de culte et de confiscations. Des églises avaient été fermées ou prises d’assaut, 23 imams turcs et un prêtre catholique avaient perdu leur permis de résidence, huit des dix écoles musulmanes de la péninsule avaient été perquisitionnées, une mosquée incendiée et un cimetière musulman endommagé. La Cour a estimé que ces interventions étaient illégales et qu’aucun objectif légitime ne les justifiait. Elle a également relevé que leur effet avait été confirmé par la chute brutale du nombre de communautés religieuses.
Les Témoins de Jéhovah ont subi l’une des éliminations les plus complètes. Environ 8 000 fidèles vivaient en Crimée lorsque la Cour suprême russe a qualifié leur organisation d’« extrémiste » en 2017. Toutes leurs communautés ont dès lors été interdites. Se réunir chez soi pour lire la Bible, prier ou chanter peut être assimilé à la poursuite des activités d’une organisation prohibée et conduire à plusieurs années de colonie pénitentiaire. À la fin de 2024, les Témoins de Jéhovah faisaient état de 32 personnes mises en cause en Crimée, dont 11 déjà envoyées dans des camps. En janvier 2025, deux nouveaux fidèles ont été condamnés à six années d’emprisonnement. L’ONU a encore documenté deux nouvelles poursuites au cours du second semestre 2025. La répression s’étend désormais au Donbas : en août 2025, les autorités de Donetsk ont annoncé l’arrestation d’un homme accusé d’avoir dirigé les activités des Témoins de Jéhovah entre 2018 et 2023.
Pour les musulmans de Crimée, la pratique officielle de l’islam reste possible, mais sous la surveillance d’organismes religieux reconnus par le pouvoir. Les mosquées indépendantes sont soumises aux perquisitions, aux confiscations de livres et aux tentatives de remplacement de leurs imams. En novembre 2023, des hommes armés ont investi la mosquée indépendante Yukhary-Jami d’Alouchta. Tandis que son imam était détenu, des policiers ont assisté à la prière du vendredi afin d’imposer un autre imam, choisi par la Direction spirituelle des musulmans de Crimée. Selon l’avocat de la communauté, les fidèles ont été avertis que quiconque tenterait de prononcer le sermon serait arrêté. En octobre 2024, cette communauté a été radiée du registre russe pour possession de livres qualifiés d’« extrémistes ».
La législation russe est également appliquée aux personnes accusées d’appartenir à Hizb ut-Tahrir, organisation islamique interdite comme « terroriste » en Russie, mais légale en Ukraine. Les poursuites sont souvent fondées sur des conversations religieuses, des réunions ou la possession de textes, sans accusation d’acte violent. Elles ont conduit à des peines pouvant dépasser quinze ans de prison et au transfert de détenus vers des colonies pénitentiaires russes situées à des milliers de kilomètres de leur famille. En octobre 2025, quatre femmes tatares de Crimée ont été inculpées pour appartenance à Hizb ut-Tahrir ; leurs maris purgeaient déjà des peines fondées sur les mêmes accusations. La répression n’atteint donc pas l’islam dans son ensemble, mais elle rend impossible toute pratique musulmane collective qui échappe aux structures choisies par l’administration.
Dans le Donbas, le démantèlement avait commencé bien avant l’invasion générale de 2022. À Louhansk, les communautés de l’Union baptiste ukrainienne ont été interdites par la police politique sans qu’une décision judiciaire identifiable soit intervenue. Les communautés privées d’enregistrement ont perdu l’accès à leurs lieux de culte et, dans certains cas, à l’eau, au gaz ou à l’électricité. Les prêtres catholiques et les religieuses venant d’autres régions n’ont plus été autorisés à revenir. En 2019, les autorités de Louhansk ont même inscrit sur leur liste de textes « extrémistes » une édition russe de l’Évangile selon Jean, publiée pour la première fois en 1820. À Donetsk, les Témoins de Jéhovah, les communautés grecques-catholiques, les orthodoxes relevant de Kyiv et de nombreuses Églises protestantes ont progressivement disparu de l’espace public.
L’occupation de nouvelles régions en 2022 a reproduit ce modèle avec une rapidité accrue. En décembre de la même année, le chef de l’administration russe de Zaporijjia a interdit l’Église grecque-catholique ukrainienne ainsi que trois Églises protestantes de Melitopol. Les décrets ordonnaient l’annulation des baux et la remise à l’administration de tous leurs biens mobiliers et immobiliers. Des branches de Caritas et les Chevaliers de Colomb ont également été interdits, les autorités affirmant sans présenter de preuves qu’ils entretenaient des liens avec les services américains ou le Vatican. Treize églises protestantes et deux églises grecques-catholiques auraient été fermées à Melitopol pendant la seule année 2022. Le bâtiment de l’Église protestante Grace a été saisi après une intervention d’hommes armés pendant le culte dominical ; sa bibliothèque, qui comptait plusieurs milliers d’ouvrages, a été brûlée dans la cour.
Les prêtres grecs-catholiques Ivan Levytsky et Bohdan Heleta ont été arrêtés à Berdiansk en novembre 2022. Leur disparition a mis fin à la vie grecque-catholique publique dans la ville. Ils ont passé dix-neuf mois en détention avant d’être libérés lors d’un échange en juin 2024. L’un d’eux a déclaré à l’ONU avoir été torturé dans deux lieux de détention. Un autre prêtre grec-catholique de Melitopol, Peter Krenický, a raconté avoir été frappé par des hommes de la Garde nationale russe, emmené les yeux bandés jusqu’à la ligne de front, puis expulsé sous la menace d’être abattu.
Même l’appartenance à l’Église orthodoxe ukrainienne historiquement proche de Moscou ne protège plus un prêtre qui refuse la soumission directe à l’Église orthodoxe russe. Kostiantyn Maksimov, prêtre à Tokmak, s’était opposé au rattachement de son diocèse au Patriarcat de Moscou. Arrêté en mai 2023, il a disparu pendant dix mois avant que les autorités reconnaissent sa détention. En août 2024, un tribunal siégeant à huis clos l’a condamné à quatorze ans de colonie pénitentiaire pour « espionnage ». Il a ensuite été transféré dans la région russe de Saratov, à plus de mille kilomètres de sa paroisse. Le rapport de l’ONU publié en 2025 relève qu’il avait refusé de prier pour le patriarche Kirill et critiqué les prêtres coopérant avec l’administration d’occupation.
Le cas de Stepan Podolchak, prêtre de l’Église orthodoxe d’Ukraine à Kalantchak, dans la région de Kherson, illustre un degré supplémentaire de violence. Il avait refusé de rejoindre le Patriarcat de Moscou et continuait à célébrer dans une église inachevée après la fermeture de son ancien lieu de culte. Le 13 février 2024, des hommes liés aux forces d’occupation l’ont emmené pieds nus, la tête recouverte d’un sac. Deux jours plus tard, sa famille a été appelée pour identifier son corps, qui portait, selon les témoignages recueillis par Forum 18, des ecchymoses et des traces de menottes. Le certificat de décès mentionnait une crise cardiaque. Interrogé sur les suites données à cette mort, un policier russe a seulement répondu que la communauté religieuse « n’existait plus » et qu’il fallait « l’oublier ».
Les statistiques d’enregistrement montrent quel paysage religieux remplace progressivement celui qui existait sous le droit ukrainien. Au début de mars 2025, 186 communautés avaient obtenu une reconnaissance russe dans la partie occupée de Zaporijjia : 158 relevaient de l’Église orthodoxe russe. Dans la partie occupée de Kherson, seules 61 communautés étaient enregistrées et aucune n’était musulmane. L’Église orthodoxe d’Ukraine, l’Église grecque-catholique et, hors de quelques exceptions étroitement encadrées, l’Église catholique romaine ne pouvaient pas s’enregistrer et donc célébrer ouvertement. Certaines communautés protestantes ou musulmanes ont pu survivre, mais généralement après avoir rompu avec leurs directions ukrainiennes et rejoint une structure russe ou accepté un statut entièrement local. Le relevé détaillé de Forum 18 montre ainsi que le nombre d’organisations enregistrées ne mesure pas la liberté : il mesure de plus en plus l’étendue de l’intégration au système russe.
L’Église orthodoxe russe occupe dans ce dispositif une position privilégiée. Cela ne signifie pas que chaque prêtre ou chaque fidèle orthodoxe participe à la répression. Mais l’administration d’occupation intervient directement pour transférer les diocèses, installer des évêques et pousser les prêtres à commémorer le patriarche Kirill dans leurs offices. En février 2024, l’administration de Zaporijjia s’est elle-même félicitée d’avoir « aidé » le diocèse de Berdiansk à passer sous le contrôle direct de l’Église orthodoxe russe. La frontière déterminante ne passe donc plus seulement entre orthodoxes et non-orthodoxes. Elle sépare les structures religieuses qui acceptent l’ordre politique et ecclésiastique imposé par Moscou de celles qui conservent une autonomie ukrainienne.
La situation continue de se durcir. Entre juillet et décembre 2025, l’ONU a recensé quatorze nouvelles affaires judiciaires pour « prosélytisme » : elles concernaient notamment cinq musulmans, quatre protestants et un juif. Plusieurs personnes ont été punies pour avoir dirigé une prière sans autorisation ou utilisé une mosquée non rattachée à une organisation russe agréée. En 2026, des policiers chargés de la lutte contre l’extrémisme ont encore investi des cultes baptistes à Krasnodon, Khartsyzk, Donetsk et Louhansk. Des Bibles et des recueils de cantiques ont été confisqués. Les fidèles de Krasnodon ont été prévenus que, faute d’enregistrement, la police reviendrait interrompre chaque office.
A cela s’ajoute les destructions provoquées par la guerre. Au 29 juillet 2026, l’UNESCO avait vérifié les dommages subis par 156 édifices religieux dans l’ensemble de l’Ukraine.
Dire que la liberté de religion a « presque disparu » dans les territoires occupés n’implique pas que toute croyance personnelle y a disparu. Des familles continuent à prier, des fidèles se réunissent discrètement dans des appartements et certaines communautés officiellement reconnues célèbrent encore leurs offices. Mais la liberté de religion ne se limite pas au droit de croire intérieurement. Elle comprend celui de se réunir, de choisir ses responsables, d’enseigner sa foi, de conserver ses textes, de disposer d’un lieu de culte et de rester lié à la communauté religieuse de son choix. Dans l’Ukraine occupée, ces droits ne sont plus garantis. Ils sont remplacés par une permission révocable, accordée à ceux qui acceptent la citoyenneté, la législation, les structures et le récit politique et religieux de la puissance occupante.




