La plus haute juridiction constitutionnelle du Pakistan a laissé en vigueur l’interdiction, dans la province du Pendjab, de vingt-trois volumes rassemblant les principaux écrits de Mirza Ghulam Ahmad, fondateur de l’ahmadisme. Le jugement, rendu le 25 février 2026 mais mis en ligne le 8 septembre, ne repose cependant pas sur une analyse détaillée des ouvrages : les juges ont surtout sanctionné les retards et les erreurs de procédure commis par leurs défenseurs.
La décision concerne les Ruhani Khaza’in, dont le titre peut être traduit par « Trésors spirituels ». Selon le site international de la communauté ahmadie, cette collection de plus de 11 000 pages réunit, en ourdou, en arabe et en persan, 83 ouvrages de Mirza Ghulam Ahmad — ou 91 si certaines parties sont comptées séparément. Elle constitue ainsi l’une des principales sources de la doctrine, de l’histoire et de la mémoire religieuse ahmadies.
Le 25 juin 2014, le ministère de l’Intérieur du Pendjab avait interdit les vingt-trois volumes et ordonné la confiscation de tous leurs exemplaires. Cette mesure avait été prise en application de l’article 99-A du Code de procédure pénale, qui permet à une administration provinciale de saisir certaines publications considérées comme pénalement répréhensibles. Un conseil d’oulémas consulté par les autorités avait estimé que leur contenu pouvait susciter l’hostilité au sein de la population musulmane.
Muhammad Abdul Qadoos et plusieurs autres requérants ont contesté cette interdiction, ainsi que différentes mesures visant des publications ahmadies. Ils soutenaient notamment que l’administration portait atteinte à l’article 20 de la Constitution, qui reconnaît à chaque citoyen le droit de professer, pratiquer et diffuser sa religion, ainsi qu’aux communautés religieuses celui d’administrer leurs institutions.
La Cour constitutionnelle fédérale a refusé de les suivre. Dans son jugement de quatorze pages, la formation composée des juges Aamer Farooq et Syed Arshad Hussain Shah estime que le ministère provincial disposait bien d’une base légale pour agir. Elle rappelle également que la liberté religieuse n’est pas absolue et peut être limitée par la loi, l’ordre public et la morale.
Mais l’argument décisif est procédural. Les requérants n’avaient pas utilisé dans les délais les recours spécialement prévus contre une confiscation ou une mesure prise en vertu de la réglementation sur la presse. Ils avaient ensuite saisi la Haute Cour de Lahore avec des retards allant de cinq mois à deux ans et sept mois. La Cour constitutionnelle considère qu’une requête fondée sur les droits fondamentaux ne peut servir à contourner ces délais.
Les juges reconnaissent en outre ne pas disposer des textes litigieux dans le dossier qui leur a été transmis. Ils expliquent donc ne pas pouvoir examiner sérieusement le contenu des volumes, ses effets supposés ni la proportionnalité de leur interdiction. Ils refusent néanmoins l’autorisation de poursuivre les recours et concluent, dans les circonstances de l’affaire, qu’aucune violation des droits fondamentaux n’a été établie.
Cette distinction est importante. La Cour n’a pas démontré que les quelque 11 000 pages du recueil appelaient à la violence ou provoquaient effectivement la haine. Elle n’a pas davantage soumis chaque ouvrage à un contrôle individualisé. Une interdiction portant sur la quasi-totalité des écrits du fondateur de la communauté demeure ainsi applicable parce que ceux qui la contestaient n’ont pas emprunté, à temps, la voie juridique appropriée.
Une minorité qui se considère musulmane
L’ahmadisme est né à la fin du XIXe siècle à Qadian, dans l’Inde alors colonisée par le Royaume-Uni. Mirza Ghulam Ahmad, mort en 1908, s’est présenté comme le Messie promis et le Mahdi attendu. Ses disciples le considèrent comme un réformateur divinement guidé et se définissent comme musulmans.
La place exacte attribuée à Mirza Ghulam Ahmad dans l’histoire prophétique constitue cependant un point de rupture avec les courants musulmans majoritaires. Pour ceux-ci, la croyance en la qualité de Mahomet comme dernier prophète exclut toute revendication prophétique ultérieure. Cette divergence théologique a progressivement été transformée au Pakistan en distinction constitutionnelle, puis en système pénal visant expressément les Ahmadis.
Le 17 septembre 1974, le Parlement a adopté à l’unanimité le deuxième amendement à la Constitution. Le texte publié au Journal officiel définit comme non musulmane, « aux fins de la Constitution ou de la loi », toute personne qui ne croit pas à la finalité absolue de la prophétie de Mahomet ou reconnaît comme prophète ou réformateur religieux quelqu’un ayant formulé une telle prétention après lui. Cette définition place juridiquement les Ahmadis parmi les minorités non musulmanes, quelles que soient leur propre identité et leur profession de foi.
Dix ans plus tard, le général Muhammad Zia-ul-Haq a promulgué l’ordonnance XX. Celle-ci a introduit dans le Code pénal les articles 298-B et 298-C, qui ne se contentent pas de classifier les Ahmadis comme non-musulmans : ils réglementent les mots, les signes et les rites qu’ils peuvent employer.
Le texte de l’ordonnance du 26 avril 1984 leur interdit notamment d’appeler leur lieu de culte une mosquée, de désigner leur appel à la prière comme l’azan et d’utiliser certains titres réservés par la loi aux figures de l’islam. Un Ahmadi peut également être condamné à trois ans d’emprisonnement et à une amende s’il se présente directement ou indirectement comme musulman, appelle sa religion l’islam, la prêche ou invite une autre personne à l’adopter.
L’interdiction des Ruhani Khaza’in ne constitue donc pas un épisode isolé de censure. Elle s’inscrit dans un système où la diffusion même de la doctrine ahmadie peut être interprétée comme une manière de « se présenter comme musulman » ou de propager une foi que la loi interdit de nommer islam. La saisie des écrits du fondateur touche directement la capacité de la communauté à transmettre ses croyances, à former ses fidèles et à expliquer publiquement sa propre identité.
Les Ahmadis sont en outre exposés aux dispositions générales sur le blasphème. Certaines de ces infractions sont passibles de la réclusion à perpétuité ou de la peine de mort. Même lorsqu’une accusation ne débouche pas sur une condamnation définitive, elle peut entraîner une détention prolongée, une campagne de dénonciation publique ou des violences collectives.
Des restrictions jusque dans la prière et les cimetières
La persécution ne se limite pas aux tribunaux. Dans un rapport publié en 2026, la Commission nationale des droits humains du Pakistan décrit un système durable associant restrictions administratives, poursuites pénales, exclusion économique et violences. Cette institution publique documente des lieux de culte fermés ou endommagés, des inscriptions religieuses effacées, des sépultures profanées, des fidèles détenus pendant des prières et des campagnes de boycott visant des professionnels ou des commerçants ahmadis.
La Commission constate que, dans plusieurs districts, les autorités répondent aux menaces de groupes hostiles en limitant d’abord les activités des personnes menacées. Des assemblées sont déplacées, des lieux de culte fermés et des fidèles brièvement détenus jusqu’à ce qu’ils acceptent de cesser leur pratique. L’ordre public est ainsi parfois protégé en rendant la minorité moins visible, plutôt qu’en poursuivant ceux qui appellent à la violence.
Cette logique apparaît particulièrement lors des grandes fêtes musulmanes. Dans une lettre adressée le 21 mai 2026 au gouvernement du Pendjab, Amnesty International rapporte que des rassemblements ahmadis ont été interdits à Gujranwala pendant l’Aïd el-Fitr du 21 mars. La police serait intervenue dans six lieux de Sialkot pour empêcher les offices, aurait fait sortir des fidèles pendant une prière à Faisalabad et aurait fermé plusieurs lieux de culte à Sargodha.
Les cimetières sont eux aussi devenus des lieux de confrontation. Des pierres tombales portant la profession de foi musulmane ou d’autres inscriptions sont régulièrement brisées ou effacées. La Commission nationale des droits humains rapporte même des cas dans lesquels des policiers ou des employés municipaux ont participé à leur destruction. Certaines familles se voient refuser l’inhumation d’un proche dans un cimetière commun ou sont contraintes de déplacer les funérailles pour éviter une mobilisation hostile.
La discrimination touche enfin la vie civile. La Commission dénonce le maintien de listes électorales séparées obligeant les Ahmadis à être publiquement identifiés selon leur croyance. Amnesty fait également état, depuis 2024, de refus ou de retards dans l’enregistrement de mariages et de divorces ahmadis. Des élèves, des enseignants, des fonctionnaires et des professionnels peuvent parallèlement être exposés à des campagnes demandant leur exclusion.
L’État ne reste pas toujours passif. Des policiers ont protégé certains lieux de culte, dispersé des foules ou refusé d’enregistrer des plaintes manifestement infondées. Des enquêtes et des arrestations ont aussi suivi plusieurs attaques. La Commission nationale des droits humains souligne cependant que ces réactions varient fortement d’un district à l’autre et ne corrigent pas les dispositions légales qui désignent les Ahmadis comme une catégorie religieuse à surveiller.
Une persécution qui peut devenir meurtrière
Cette marginalisation crée un environnement dans lequel la violence privée peut trouver une justification religieuse. Le 2 septembre 2026, quelques jours avant la publication du jugement sur les Ruhani Khaza’in, Mirza Safdar Mahmood, mécanicien de 65 ans et responsable ahmadi local, a été abattu à Mandi Bahauddin alors qu’il se dirigeait vers un lieu de prière.
La police a enregistré une plainte pour meurtre, action commune et infraction à la loi antiterroriste. D’après VoicePK, deux agresseurs non identifiés sont recherchés. La communauté estime que ce meurtre s’inscrit dans les campagnes locales de haine, mais son mobile religieux n’a pas encore été judiciairement établi.
Le maintien de l’interdiction des vingt-trois volumes révèle ainsi un paradoxe plus large. La Constitution pakistanaise garantit formellement la liberté religieuse, mais permet de la soumettre à la loi. Or la loi distingue précisément les Ahmadis par leur nom, leur interdit de décrire leur propre religion avec le vocabulaire qu’ils ont choisi et peut transformer leurs prières, leurs publications ou leurs symboles en infractions.
En refusant les recours pour des raisons principalement procédurales, la Cour n’a pas résolu ce conflit. Elle a laissé intacte une interdiction qui prive une communauté minoritaire de l’accès public aux écrits de son fondateur. Dans un pays où l’identité ahmadie peut déjà entraîner poursuites, exclusion et violences, la confiscation des livres participe d’un effacement plus général : celui d’une communauté autorisée à exister, mais empêchée de se dire elle-même.




