La convention signée le 6 octobre 2026 entre la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) et la Conférence des évêques de France (CEF) est présentée comme une avancée dans la protection des victimes d’abus. Pourtant, derrière cet objectif consensuel se dessine un dispositif préoccupant, qui accorde à certaines autorités religieuses une influence privilégiée sur l’action de l’État. Une évolution difficilement conciliable avec les principes de laïcité, de neutralité et d’égalité entre les religions.
Selon le communiqué conjoint du 7 octobre, l’accord, conclu pour deux ans renouvelables, prévoit un échange structuré d’informations et de signalements, une analyse commune des facteurs de risque, des actions de prévention et des formations. Les deux institutions se réuniront régulièrement pour évaluer les alertes et définir leurs priorités. Le dispositif sera notamment articulé avec le service « Emprise et dérives sectaires dans l’Église catholique » de la CEF.
Cette coopération soulève une question fondamentale : pourquoi une institution religieuse devrait-elle bénéficier d’un canal privilégié auprès d’un organisme public chargé de prévenir les comportements abusifs ?
La loi de 1905 repose sur la séparation des Églises et de l’État. La laïcité n’interdit pas aux pouvoirs publics de dialoguer avec des responsables religieux. Mais elle impose que l’État conserve son indépendance, sans privilégier certaines confessions ni faire dépendre son action des appréciations d’une autorité religieuse.
Or, la convention prévoit précisément que la CEF participe à l’identification des situations problématiques et à l’analyse des risques. Elle crée ainsi un circuit institutionnel dans lequel une hiérarchie confessionnelle devient une interlocutrice privilégiée pour apprécier des comportements au sein de sa propre tradition religieuse.
Le risque concerne d’abord les victimes. La recherche des infractions, les enquêtes et les poursuites relèvent des autorités publiques compétentes. Une organisation religieuse qui reçoit des signalements peut naturellement transmettre des informations. Mais elle peut aussi choisir les situations qu’elle porte à la connaissance de son partenaire, en traiter d’autres en interne ou orienter son attention vers certains groupes plutôt que d’autres. Une convention de coopération ne garantit nullement l’exhaustivité des informations transmises.
Le problème devient plus sérieux encore avec la notion d’« abus spirituel », désormais très présente dans les réflexions de l’Église catholique sur les violences et les dérives internes.
Contrairement à un viol, une agression sexuelle ou une escroquerie, l’abus spirituel ne correspond pas à une infraction définie par le droit pénal français. Dans le contexte catholique, il s’agit d’une notion élaborée à partir de considérations théologiques et ecclésiastiques portant notamment sur la foi, la conscience, l’obéissance et l’autorité religieuse.
Un rapport publié en janvier 2026, consacré aux abus spirituels chez les Bénédictines du Sacré-Cœur de Montmartre, en donne une illustration. Il définit théologiquement l’abus spirituel comme une manipulation de la foi d’une personne et, sur le plan canonique, comme un détournement du pouvoir ecclésiastique portant sur sa vie spirituelle.
Le Vatican lui-même poursuit un travail de définition. Dans un document de novembre 2024, le Dicastère pour la doctrine de la foi a proposé d’étudier la création d’un délit d’abus spirituel dans le droit de l’Église. Les travaux du groupe chargé de cette question se poursuivaient en octobre 2025.
Cette réflexion s’inscrit dans un univers religieux où la distinction entre une pratique spirituelle acceptable et une pratique condamnable peut faire intervenir l’interprétation de la doctrine catholique. Les normes du Vatican relatives au discernement des phénomènes surnaturels retiennent ainsi, parmi leurs critères, l’orthodoxie doctrinale et les risques de division au sein de l’Église.
Ces considérations relèvent légitimement de l’autonomie religieuse de l’Église catholique. Elles ne sauraient devenir des critères d’intervention de la puissance publique.
Car une communauté catholique peut adopter une spiritualité différente, contester certaines orientations de sa hiérarchie ou défendre une interprétation particulière de la tradition sans commettre la moindre infraction. Pourtant, dans le cadre de tensions internes, de telles divergences pourraient être présentées comme des manifestations d’abus spirituel ou des signes de dérive.
Une autorité ecclésiastique pourrait alors utiliser son accès privilégié à la Miviludes pour attirer l’attention de l’administration sur des mouvements dissidents, des communautés indépendantes ou des courants avec lesquels elle entretient des différends. L’État risque ainsi de devenir un instrument de règlement de conflits internes à une religion.
C’est précisément le type de situation que la séparation des Églises et de l’État doit empêcher. La puissance publique n’a pas à déterminer quelle interprétation de la foi catholique serait légitime, quelle spiritualité serait acceptable ou quel courant devrait être considéré comme déviant.
Enfin, cette politique introduit une inégalité entre les communautés religieuses. La Miviludes avait déjà signé des conventions avec la Fédération protestante de France en novembre 2025, puis avec la Conférence des religieux et religieuses de France en juillet 2026.
Qu’en est-il des communautés qui ne disposent pas d’une telle convention ? Des religions minoritaires, des mouvements indépendants et des groupes qui ne reconnaissent aucune autorité nationale commune ? Pourquoi certaines organisations confessionnelles bénéficieraient-elles de relations institutionnelles permanentes, de formations communes et d’un accès privilégié aux responsables de la Miviludes, tandis que d’autres en seraient dépourvues ?
La protection des victimes doit être assurée par des mécanismes publics indépendants, accessibles à tous, fondés sur les faits et les règles de droit. Elle ne doit dépendre ni de l’appartenance religieuse, ni de l’autorité d’une hiérarchie confessionnelle, ni de la qualité de ses relations avec l’administration.
En multipliant les conventions sélectives avec des institutions religieuses, la Miviludes prend le risque de transformer sa mission de protection des citoyens en un système de partenariats confessionnels privilégiés. La République n’a pas à déléguer aux autorités religieuses le soin de déterminer quelles pratiques spirituelles méritent l’attention de l’État. Elle doit protéger les personnes contre les abus, protéger la liberté de culte, et non arbitrer les orthodoxies religieuses.




