Depuis plusieurs années, si ce n’est depuis ses débuts, la MIVILUDES ne surveille plus seulement des groupes religieux minoritaires ou des situations d’abus clairement identifiables. Elle étend progressivement son regard à tout un univers de pratiques spirituelles, thérapeutiques, énergétiques ou de développement personnel, où se croisent quête de sens, rapport au corps, défiance envers certaines institutions et recherche d’alternatives. C’est précisément à ce titre que le sujet concerne Religactu. Il ne s’agit pas ici de défendre telle ou telle médecine parallèle, ni d’arbitrer entre acupuncture, magnétisme, jeûne ou phytothérapie. Il s’agit d’observer comment une administration française fabrique un continuum entre spiritualité, choix de santé non conventionnels et soupçon de dérive. Avec son « Dérivomètre », la MIVILUDES franchit une étape supplémentaire : elle transforme des comportements ordinaires — regarder des vidéos sur les réseaux sociaux, préférer une approche à une autre, éviter d’en parler à des proches hostiles — en signaux d’alerte vers l’emprise. Le problème n’est plus seulement médical. Il devient culturel, politique et spirituel.
La MIVILUDES et la Mutualité française viennent de lancer leur « Dérivomètre ». Le mot est déjà tout un programme. Il ne s’agit plus seulement d’informer, de recommander la prudence ou d’alerter sur des pratiques dangereuses. Il s’agit, littéralement, de mesurer la « dérive ». L’outil, présenté le 18 juin comme un support pédagogique destiné à repérer des « signaux d’alerte » dans les parcours de soins alternatifs, prétend aider chacun à distinguer les démarches thérapeutiques ordinaires des situations à risque. La MIVILUDES assure qu’il ne s’agit pas de stigmatiser les pratiques non conventionnelles. Mais il suffit de regarder l’infographie pour comprendre que le soupçon est déjà installé.

Le Dérivomètre fonctionne comme une jauge, du vert au rouge. Au début, tout va bien : vous utilisez une pratique alternative sans remplacer votre traitement, vous en parlez à votre médecin, vous ne croyez pas aux miracles. Puis, très vite, la mécanique s’emballe. Si vos réseaux sociaux vous proposent surtout des vidéos de pratiques alternatives, vous voilà dans la « captation ». Si vous estimez tirer davantage de bénéfices de ces pratiques que de la médecine conventionnelle, vous êtes dans la « remise en cause ». Si votre entourage ne comprend pas vos choix et que vous cessez de lui en parler, c’est l’« isolement ». Plus loin, viennent la « dépendance », la « culpabilité » et, tout en bas, l’abandon du traitement médical.
Le problème n’est pas seulement le caractère simpliste du schéma. Le problème est son absence de sérieux. La MIVILUDES passe son temps à reprocher aux autres de manquer de fondement scientifique. Elle s’érige volontiers en vigie de la raison contre les « pseudo-thérapeutes », les croyances de santé, les promesses invérifiables. Très bien. Mais que vaut leur Dérivomètre ? Où a-t-il été testé ? Sur quelle population ? Avec quels critères ? Qui a vérifié que les situations décrites annoncent réellement une emprise ? Rien de tout cela n’apparaît. On est face à une affiche militante déguisée en instrument d’évaluation.
L’exemple des réseaux sociaux est révélateur. Qu’un utilisateur voie beaucoup de vidéos sur l’acupuncture, le jeûne, les plantes ou l’ostéopathie ne prouve aucune captation. Cela peut simplement signifier qu’il regarde ce type de contenu. Les plateformes recommandent des vidéos à partir des centres d’intérêt et des interactions de leurs utilisateurs ; TikTok l’explique lui-même dans sa documentation, en indiquant que les recommandations sont notamment influencées par les vidéos aimées, partagées, commentées ou regardées. Autrement dit, l’algorithme renvoie souvent à l’utilisateur ce qu’il a déjà montré vouloir voir. Appeler cela « captation » relève moins de l’analyse que de la dramatisation.
Même chose pour l’« isolement ». Dans la vraie vie, tout le monde sait qu’il existe des sujets qu’on évite avec ses proches. On ne parle pas politique avec tel cousin, religion avec tel parent, santé avec tel ami, parce que la discussion tourne mal. Ce n’est pas nécessairement de l’emprise. C’est parfois de la fatigue, parfois de la pudeur, parfois un simple choix de paix familiale, souvent de la raison. Le Dérivomètre transforme ce réflexe social banal en signe suspect. Il pathologise le tact social.
C’est là que le mot « sectaire » devient commode. En santé, il y a évidemment des produits dangereux, des pratiques dangereuses, des promesses mensongères, des gens qui vendent cher des illusions, des patients fragiles que l’on peut abuser. Mais le mot « sectaire » n’ajoute aucune preuve médicale. Il permet surtout de charger moralement une situation quand l’analyse précise de la dangerosité manque. Un produit est toxique ou il ne l’est pas. Une méthode est dangereuse ou elle ne l’est pas. Un praticien ment, abuse, manipule, ou il ne le fait pas. « Sectaire », en revanche, fonctionne comme une brume : on ne sait plus très bien ce qu’on démontre, mais on comprend qu’il faut avoir peur.
Le plus piquant est que le Dérivomètre donne lui-même des leçons sur les fake news tout en maniant les chiffres avec une légèreté surprenante. L’infographie affirme que, sur X, « une fake news est six fois plus partagée qu’une vraie information », en citant « Miviludes, 2010 ». Or, outre le fait que l’auto-citation a bien entendu ses limites, le chiffre vient plutôt d’une étude du MIT publiée en 2018 sur Twitter : elle concluait notamment que les fausses nouvelles atteignaient 1 500 personnes environ six fois plus vite que les vraies. Ce n’est pas exactement la même chose. Pour un document qui prétend éduquer à la rigueur informationnelle, l’approximation est embarrassante.
Le Dérivomètre se présente comme un outil de vigilance. Il risque surtout de produire une grille de soupçon. Au lieu d’aider à distinguer les pratiques réellement dangereuses des choix personnels, il agrège dans une même trajectoire des comportements anodins, des préférences thérapeutiques, des tensions familiales et des situations graves d’abandon de soins. Ce glissement affaiblit la prévention elle-même. Car une politique sérieuse de santé ne devrait pas demander d’abord si une dérive est « sectaire », mais si elle est démontrée, dangereuse, trompeuse. Sur ce terrain-là, la science oblige à plus de précision que ce que propose le Dérivomètre. On accuse les autres de manquer de preuves, mais on avance sans montrer les siennes. La MIVILUDES prétend donner au public un instrument de discernement. Elle livre surtout un document qui confond prévention, psychologie de comptoir et police des préférences thérapeutiques. En matière de rigueur scientifique, elle vient de rater sa propre jauge. Une fois de plus.





























