Cent quinze membres du Parlement européen et de parlements nationaux ont appelé les autorités égyptiennes à mettre fin aux discriminations visant les bahá’ís et à garantir pleinement la liberté de religion ou de conviction. Rendue publique le 29 juillet, leur déclaration commune replace la situation de cette communauté dans le cadre plus large des droits des minorités religieuses en Égypte, notamment des chrétiens coptes et des groupes dont la religion ne bénéficie d’aucune reconnaissance officielle.
Les signataires, issus de nombreux pays et de différentes sensibilités politiques, se disent « profondément préoccupés » par des pratiques qu’ils qualifient de discrimination et de persécution soutenues par l’État. Ils évoquent notamment l’impossibilité de faire reconnaître les mariages bahá’ís, les difficultés d’accès aux documents d’identité, les obstacles à la scolarisation ou à l’obtention d’un titre de séjour, ainsi que la surveillance et les interrogatoires auxquels certains membres de la communauté seraient soumis. La déclaration appelle Le Caire à permettre à toute personne de manifester, d’adopter ou de changer de religion ou de conviction, individuellement comme collectivement, sans harcèlement ni entrave.
La communauté bahá’íe est présente en Égypte depuis le XIXe siècle, mais elle ne dispose plus d’existence institutionnelle reconnue depuis le décret présidentiel nº 263 de 1960, adopté sous Gamal Abdel Nasser. Ce texte avait ordonné la dissolution de ses assemblées et la confiscation de plusieurs de ses biens. Les autorités égyptiennes ne reconnaissent juridiquement que l’islam, le christianisme et le judaïsme pour un certain nombre d’actes liés au statut personnel et à la pratique religieuse.
La Constitution égyptienne affirme pourtant que la liberté de croyance est absolue. Dans la pratique juridique, cette garantie est cependant distinguée de la possibilité de donner des effets civils à une religion. Les tribunaux et l’administration considèrent que les rites et le statut personnel ne peuvent être reconnus que dans le cadre des trois religions qualifiées de « révélées ». Cette interprétation place les bahá’ís dans une situation paradoxale : ils peuvent théoriquement croire, mais leur foi ne peut être inscrite sur leurs documents officiels et leurs institutions religieuses ne sont pas autorisées.
Une décision de justice obtenue en 2009 avait permis aux bahá’ís de recevoir une carte d’identité comportant un tiret à la place de la religion. Cette solution a réglé partiellement l’impossibilité matérielle d’obtenir certains documents, sans mettre fin aux discriminations. Le tiret rend leur appartenance à une religion non reconnue immédiatement identifiable. Surtout, il ne résout pas la question de l’état civil : des époux peuvent être enregistrés comme célibataires, y compris après plusieurs années de mariage.
En mai dernier, l’Initiative égyptienne pour les droits personnels, une organisation indépendante de défense des droits humains, a dénoncé un arrêt de la Cour de cassation annulant la reconnaissance judiciaire du mariage d’un couple bahá’í. Selon l’organisation, l’absence de statut matrimonial officiel peut affecter les pensions de réversion, les successions, l’assurance maladie, les démarches bancaires, la scolarité des enfants ou encore le droit au séjour du conjoint étranger. Elle rappelle également qu’en 2018 la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples avait estimé que l’Égypte devait adopter des mesures permettant la reconnaissance des mariages de personnes ne relevant pas des trois religions officiellement admises. Cette décision n’a pas été mise en œuvre.
Les conditions d’inhumation constituent une autre difficulté durable. Depuis les confiscations de 1960, les bahá’ís ne disposent plus que d’un seul cimetière pour l’ensemble du pays, au Caire. Plusieurs demandes visant à obtenir de nouveaux terrains ont été rejetées. La rapporteuse spéciale des Nations unies sur la liberté de religion ou de conviction, Nazila Ghanea, a consacré une partie de son rapport de janvier 2026 aux conséquences de cette situation, qui oblige certaines familles à parcourir de longues distances et à utiliser un espace désormais proche de la saturation.
La mobilisation parlementaire intervient alors que l’Union européenne approfondit son partenariat avec l’Égypte. Le programme européen de soutien pour la période 2024-2027 atteint 7,4 milliards d’euros, dont cinq milliards de prêts d’assistance macrofinancière. Les élus demandent que les engagements relatifs aux droits humains liés à cette coopération ne restent pas théoriques. La représentante spéciale de l’Union européenne pour les droits humains, Kajsa Ollongren, avait elle-même indiqué au printemps que la situation des bahá’ís s’était détériorée et qu’elle avait soulevé la question de la non-reconnaissance de leurs mariages auprès des autorités égyptiennes.
Le gouvernement égyptien affirme régulièrement son attachement à la liberté de croyance et à la coexistence religieuse. Les parlementaires européens lui demandent désormais de traduire ces déclarations en décisions administratives concrètes : permettre aux bahá’ís de faire reconnaître leurs familles, d’obtenir des documents conformes à leur situation, d’enterrer dignement leurs morts et de vivre comme des citoyens à part entière.




