Une table ronde interreligieuse et citoyenne consacrée à l’égalité devant la loi s’est tenue le 2 août 2026 à la pagode bouddhiste Dhammabhirom, à Choisy-le-Roi, à l’invitation du Vénérable Michel Bujacil, moine bouddhiste de tradition theravāda et responsable de la pagode. Des responsables religieux, des universitaires et des défenseurs des droits humains y ont confronté leurs expériences autour de la présomption d’innocence, de la dignité humaine et de la liberté de religion ou de conviction.
La rencontre réunissait Éric Roux, président du Forum interreligieux européen pour la liberté religieuse et du Conseil mondial de l’United Religions Initiative, le Dr Mohamed Larbi Haouat, président-fondateur de l’Association de solidarité internationale pour les langues, l’éducation et la culture, l’imam Sylla Mahamadou, le père Joseph Clochard, missionnaire d’Afrique, et le pasteur Paul Tanga, ancien diplomate de la République centrafricaine.
Les organisateurs avaient choisi comme point de départ la détention provisoire, en République de Corée, de Lee Man-Hee, dirigeant de l’Église Shincheonji, âgé de 95 ans. Ils ont précisé que l’objectif n’était pas de prendre position sur le fond de cette procédure judiciaire ni de défendre une communauté particulière, mais de réfléchir à une question plus générale : les garanties fondamentales sont-elles appliquées de la même manière à chaque personne, quels que soient son âge, ses convictions ou son statut social ?
En ouvrant la rencontre, le Vénérable Michel Bujacil a rappelé son engagement contre les inégalités. Il a estimé que la détention d’une personne de 95 ans soulevait une question de dignité humaine et s’est demandé si une mesure moins contraignante, comme une assignation à résidence, n’aurait pas pu être envisagée. Il a présenté cette position comme l’expression d’un malaise personnel, sans vouloir intervenir dans le débat politique ou judiciaire coréen.
Éric Roux est revenu sur son propre parcours. Membre de l’Eglise de Scientology, il a expliqué que les attaques visant sa religion en France l’avaient conduit, il y a une vingtaine d’années, à s’engager plus largement en faveur de la liberté religieuse. Selon lui, aucune tradition n’est à l’abri de se retrouver minoritaire ou stigmatisée dans un pays. Il a donc appelé les religions à se soutenir mutuellement plutôt qu’à défendre chacune leurs seuls intérêts.
Il a également décrit le rôle que peuvent jouer les campagnes de dénigrement dans l’acceptation progressive de mesures discriminatoires. Lorsqu’un groupe est durablement présenté sous un jour négatif, a-t-il soutenu, l’opinion publique peut finir par considérer comme légitimes des atteintes à ses droits. « Il faut se battre pour que les droits de l’homme soient appliqués. Ils ne sont pas appliqués uniformément, et ce pas uniquement dans les pays qu’on appelle des dictatures », a-t-il déclaré.
Concernant le cas de Lee Man-Hee, Éric Roux a reconnu ne pas connaître le détail des faits reprochés. Son intervention a principalement porté sur la présomption d’innocence et la proportionnalité des mesures privatives de liberté. Il a invoqué les Règles Nelson Mandela des Nations unies relatives au traitement des détenus pour appeler à un réexamen de la situation dans le respect de la dignité de la personne.
Le Dr Mohamed Larbi Haouat a, pour sa part, insisté sur l’écart qui peut exister entre la proclamation d’un droit et son application effective. Sous le titre « Donner au droit la force de loi », il a rappelé que les chartes, les traités et les déclarations de principe ne suffisent pas si les citoyens et la société civile ne se mobilisent pas pour les faire respecter. À ses yeux, cette mobilisation est d’autant plus efficace qu’elle est collective et solidaire. Il a également élargi la réflexion aux inégalités sociales et aux enjeux environnementaux, qu’il considère comme indissociables de la dignité humaine.
L’imam Sylla Mahamadou a établi un parallèle entre les principes de l’État de droit et certains enseignements de l’islam. Évoquant le respect dû aux personnes âgées, il a rappelé le principe coranique selon lequel nul ne doit porter le fardeau des actes d’autrui. Pour lui, cette responsabilité strictement individuelle rejoint la présomption d’innocence. Il a aussi cité l’accueil accordé aux premiers musulmans en Abyssinie par un roi chrétien comme un exemple ancien de solidarité interreligieuse face à la persécution.
Le père Joseph Clochard a apporté le témoignage de ses cinq décennies de ministère au Burkina Faso. Il a décrit les conséquences de la crise sécuritaire dans le Sahel : fermeture de paroisses, déplacements de populations et attaques visant aussi bien des lieux de culte chrétiens que musulmans. Face à ces violences, il a participé à des initiatives associant catholiques, protestants, musulmans, représentants des traditions ancestrales et acteurs civils. Selon lui, les responsables religieux doivent agir comme des médiateurs et des « éclaireurs de conscience », sans chercher à se substituer aux institutions politiques.
Lors des échanges avec le public, Éric Roux a plaidé pour une séparation entre l’État et les religions qui garantisse leur liberté sans empêcher le dialogue. Il a encouragé les communautés religieuses à se présenter comme des partenaires de la société civile et à développer entre elles des réseaux de solidarité. Interrogé sur les recours possibles, il a cité notamment les mécanismes des Nations unies, la Cour européenne des droits de l’homme, le Conseil de l’Europe, l’Union européenne et l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, tout en reconnaissant que leur efficacité pouvait varier selon les situations.
Le Dr Haouat a souligné le rôle de médiation joué par les organisations non gouvernementales auprès des institutions internationales. Il a également appelé à mieux faire connaître les religions et les convictions dans le cadre éducatif, afin d’apprendre à considérer l’autre comme un partenaire plutôt que comme une menace.
La rencontre s’est achevée par la signature d’une déclaration commune affirmant l’attachement des participants à la dignité humaine, à l’égalité devant la loi et à l’État de droit. Le texte a été signé par le Vénérable Michel Bujacil, Éric Roux, Mohamed Larbi Haouat, Sylla Mahamadou, Joseph Clochard et Paul Tanga, ainsi que par Jean Célestin Edjangue, fondateur de NewsAfrica24.
Au-delà du cas particulier ayant servi de point de départ aux discussions, les participants ont ainsi défendu une même conviction : la présomption d’innocence, la dignité humaine et la liberté de conviction ne peuvent dépendre de la popularité d’une personne ou de la religion à laquelle elle appartient. Leur protection suppose une vigilance constante des institutions, mais aussi une solidarité active entre les différentes composantes de la société.




