Un homme a dispersé du jambon et du bacon devant la mosquée de Warragul, dans l’État australien de Victoria, le 9 septembre. Les images de vidéosurveillance le montrent déposant notamment des tranches de bacon sur l’enseigne et près de l’entrée du bâtiment. La police de Victoria a ouvert une enquête, mais n’a encore identifié publiquement ni suspect ni mobile.
L’utilisation de produits porcins donne à l’acte une signification religieuse manifeste, la consommation de porc étant interdite par l’islam. Elle est régulièrement employée pour offenser ou intimider des musulmans et pour tenter de souiller symboliquement leurs lieux de culte. Les responsables de la mosquée ont ainsi décrit l’incident comme une volonté d’« offenser, intimider et diviser », tout en affirmant qu’elle n’atteindrait pas son objectif.
La mosquée de Warragul a ouvert en 2025 dans un bâtiment précédemment utilisé par une congrégation de l’Uniting Church. Contrairement à ce qu’ont affirmé certains messages diffusés en ligne, une communauté musulmane n’a pas expulsé les chrétiens de leur église. La congrégation avait cessé d’y célébrer le culte en 2006 et s’était installée dans des locaux plus vastes. Près de vingt ans plus tard, l’ancien édifice a été reconverti pour répondre aux besoins d’une population musulmane en croissance dans cette partie régionale de l’État.
Lors de son ouverture, le lieu avait été présenté comme un espace de prière, de rencontre et d’accueil accessible au voisinage. Cette histoire locale a cependant été transformée sur les réseaux sociaux en récit de substitution religieuse : une mosquée aurait « pris la place » d’une église et sa présence signalerait un affaiblissement du christianisme australien.
Deux jours avant les faits, Nick Patterson, ancien combattant d’arts martiaux mixtes devenu influenceur, avait publié une vidéo montrant le bâtiment. Il accompagnait ces images d’un discours appelant à « défendre » et à renforcer le christianisme. La publication a suscité des centaines de commentaires sur Facebook, avant d’être reprise sur TikTok et sur X. Certains internautes ont expressément suggéré de s’en prendre à la mosquée avec des produits porcins.
L’homme filmé le 9 septembre a donc employé la méthode évoquée dans ces commentaires.
Du coup, le Conseil des imams de Victoria demande que les appels publiés en ligne soient eux aussi examinés par les enquêteurs. Il considère que l’épisode dépasse une simple plaisanterie de mauvais goût et s’inscrit dans une série d’actes destinés à faire comprendre aux musulmans que leur présence serait indésirable. L’organisation souhaite notamment que les autorités évaluent les faits au regard de la législation de Victoria contre la haine et la discrimination religieuses.
Mansoor Shamsi, vice-président du comité de la mosquée, a indiqué que le bâtiment avait déjà été visé par des graffitis et d’autres dégradations. En juillet, des autocollants représentant des cochons avaient aussi été placés sur des tombes et une signalétique musulmanes au cimetière de Maddingley, dans un autre secteur de Victoria.
Les responsables de la mosquée soulignent en parallèle le soutien reçu d’habitants, d’associations et de représentants politiques locaux. Cet aspect est important : la visibilité des images de vandalisme peut donner l’impression d’une hostilité générale alors qu’un acte est parfois commis par une seule personne. La réaction du voisinage permet de mesurer si l’intimidation parvient réellement à isoler la communauté ciblée.
L’affaire de Warragul montre surtout comment une campagne numérique peut préparer un passage à l’acte sans qu’il soit nécessaire de donner une consigne centralisée. Une vidéo commence par désigner un bâtiment comme le symbole d’une menace. Les commentaires proposent ensuite des gestes simples, immédiatement reconnaissables et faciles à reproduire. Leur auteur éventuel peut enfin agir seul, filmer son action ou compter sur les images de surveillance et la couverture médiatique pour assurer sa publicité.
Ce mécanisme a pris une forme plus explicite au Royaume-Uni pendant les violences qui ont suivi les meurtres de Southport en 2024. Dans un groupe Facebook local comptant environ 5 100 membres, Julie Sweeney avait appelé à faire exploser une mosquée alors que des personnes se trouveraient à l’intérieur. Elle avait ensuite expliqué avoir écrit sous le coup de la colère et sans intention de provoquer une attaque. La justice a pourtant considéré le message comme une menace de mort ou de blessures graves et l’a condamnée à quinze mois de prison. La gravité de cet appel à tuer distingue nettement ce dossier des commentaires évoquant des produits porcins à Warragul, mais les deux cas illustrent la manière dont une conversation en ligne peut transformer un lieu de culte en cible physique.
Un autre modèle est apparu en 2026 avec les Scientology speedruns. Inspirés des courses chronométrées dans les jeux vidéo, ces défis diffusés sur TikTok consistent à entrer dans des bâtiments de l’Église de scientology, à les traverser aussi rapidement que possible et à publier la vidéo obtenue. Le phénomène a commencé comme une plaisanterie virale, parfois présentée comme une critique de cette organisation religieuse. La répétition du défi a toutefois conduit à des intrusions, des arrestations et un renforcement de la sécurité des bâtiments.
À New York, un groupe a forcé une porte, endommagé du matériel et blessé un employé pendant qu’un séminaire se déroulait à l’intérieur, selon les informations recueillies par The Guardian. À Los Angeles, la police a enregistré plusieurs signalements d’intrusion liés à ces défis et examiné l’un des faits comme une possible infraction motivée par la haine, tandis que l’Associated Press constatait que les vidéos avaient poussé l’Église à modifier la sécurité de certains locaux. Le créateur associé au premier speedrun a depuis affirmé qu’il n’avait jamais demandé aux autres internautes de l’imiter.
Si la critique de toute institution religieuse demeure bien entendu autorisée, elle ne rend pas licites l’effraction, les dégradations, l’interruption d’une réunion ou les violences contre le personnel. Les speedruns mettent ainsi en évidence une autre forme de mobilisation numérique : aucun commentaire n’a nécessairement besoin d’ordonner une attaque, car le défi lui-même fournit une cible, un scénario et une récompense symbolique mesurée en vues.
Ces différentes situations ont un point commun : les réseaux sociaux ne se contentent plus de diffuser de l’hostilité envers une communauté religieuse. Ils peuvent également transformer cette hostilité en geste reproductible, présenté selon les cas comme une plaisanterie, un acte militant ou une performance. C’est ce passage de la parole à un mode d’emploi, puis du mode d’emploi à l’action, que l’enquête sur la mosquée de Warragul devra maintenant tenter d’établir.




