Pendant deux mois, les équipes du Secours Catholique ne sillonneront plus les rues de Marseille à la tombée de la nuit. Faute d’effectifs suffisants, l’association a décidé de suspendre ses maraudes nocturnes durant les mois de juillet et d’août. Une première depuis la création de ce dispositif il y a une dizaine d’années.
Au-delà de son impact local, cette décision met en lumière une question qui traverse aujourd’hui une grande partie du monde associatif chrétien : comment maintenir dans la durée des œuvres fondées sur la présence humaine lorsque l’engagement bénévole devient plus difficile à mobiliser ?
À Marseille, les maraudes du Secours Catholique occupent une place particulière. Elles ne se limitent pas à une aide matérielle. Les bénévoles distribuent des boissons, des vêtements ou des produits d’hygiène, mais ils viennent surtout rencontrer des personnes vivant à la rue. Dans la tradition de l’association fondée après la Seconde Guerre mondiale, la rencontre est considérée comme une dimension essentielle de l’action sociale.
Cette approche est au cœur même du projet du Secours Catholique. L’organisation, membre du réseau international Caritas, affirme depuis longtemps que la lutte contre la pauvreté ne consiste pas uniquement à répondre à des besoins matériels mais aussi à restaurer les liens sociaux et la dignité des personnes. Les maraudes incarnent particulièrement cette vision. Elles permettent d’aller vers celles et ceux qui ne fréquentent pas toujours les structures d’accueil ou qui se trouvent éloignés des institutions.
La suspension estivale annoncée à Marseille ne résulte pas d’une baisse des besoins. Les responsables locaux soulignent au contraire que les situations de précarité restent nombreuses dans la cité phocéenne. Les personnes sans domicile, les migrants en situation difficile ou encore les personnes isolées continueront à faire face aux mêmes réalités pendant l’été.
La difficulté se situe du côté des équipes. Comme de nombreuses associations, le Secours Catholique observe une évolution profonde du bénévolat. Les enquêtes menées depuis plusieurs années par les acteurs du secteur associatif montrent que l’engagement n’a pas disparu, mais qu’il a changé de forme. Les bénévoles privilégient davantage les missions ponctuelles et les engagements limités dans le temps. Les activités exigeant une présence régulière, sur plusieurs années, deviennent plus difficiles à assurer.
Or les maraudes reposent précisément sur cette continuité. Elles nécessitent des bénévoles formés, disponibles en soirée et capables d’assurer une présence régulière. La relation de confiance qui se construit avec les personnes rencontrées dépend largement de cette fidélité dans le temps.
Cette évolution n’affecte pas seulement le Secours Catholique. De nombreuses œuvres chrétiennes sont confrontées aux mêmes défis. Qu’il s’agisse des conférences Saint-Vincent-de-Paul, des accueils de jour paroissiaux, des associations d’aide aux migrants ou des dispositifs d’accompagnement des personnes isolées, beaucoup reposent sur un noyau de bénévoles vieillissant et parfois difficile à renouveler.
La situation reflète également des transformations plus larges du paysage religieux français. Pendant longtemps, une partie importante de l’engagement bénévole dans les œuvres chrétiennes provenait de communautés paroissiales nombreuses et relativement stables. La baisse de la pratique religieuse, le vieillissement des fidèles et l’évolution des modes de vie ont progressivement modifié cet équilibre.
Pour autant, les œuvres chrétiennes demeurent parmi les acteurs majeurs de la solidarité en France. Le Secours Catholique rassemble encore plusieurs dizaines de milliers de bénévoles à travers le pays. Chaque année, l’association accompagne des centaines de milliers de personnes. Son action reste l’une des expressions les plus visibles de l’engagement social du catholicisme français.
L’épisode marseillais rappelle cependant que cette présence ne va pas de soi. Derrière chaque maraude, chaque permanence d’accueil ou chaque distribution alimentaire se trouvent des personnes qui consacrent régulièrement leur temps à des activités souvent exigeantes et peu visibles. Lorsque ces engagements deviennent plus difficiles à assurer, ce sont parfois des services considérés comme acquis qui se retrouvent fragilisés.
La décision prise à Marseille possède enfin une dimension symbolique. Les maraudes avaient notamment été maintenues durant la crise sanitaire du Covid-19, malgré les contraintes exceptionnelles de l’époque. Leur interruption aujourd’hui montre à quel point la question des ressources humaines est devenue centrale pour les associations.
Le Secours Catholique espère reprendre ses tournées à la rentrée de septembre. D’ici là, la suspension estivale pourrait avoir le mérite de rendre visible une réalité souvent ignorée : la solidarité organisée repose d’abord sur des femmes et des hommes qui acceptent de donner de leur temps. Pour les œuvres chrétiennes comme pour l’ensemble du monde associatif, le défi des prochaines années sera sans doute moins de définir de nouvelles missions que de trouver les moyens de faire vivre durablement celles qui existent déjà.





























