Pendant des siècles, soigner ne signifiait pas seulement agir sur un organisme malade. La guérison engageait le corps, mais aussi l’âme, les relations avec la communauté, la nature et le monde invisible. Prières, pèlerinages, plantes médicinales, gestes thérapeutiques et connaissances du corps pouvaient appartenir à un même parcours. L’exposition « Croire et guérir. Et délivrez-nous du mal », présentée jusqu’au 15 novembre au Musée d’art et d’histoire Paul-Eluard de Saint-Denis, rappelle cette histoire aujourd’hui largement oubliée en Occident.
Le lieu lui-même porte cette mémoire. Installé dans un ancien carmel fondé au XVIIe siècle, le musée conserve 285 pièces provenant de l’ancien hôtel-Dieu de Saint-Denis. Comme les autres établissements de ce type, celui-ci associait la prise en charge médicale des malades à des rites religieux et à un accompagnement spirituel. Son apothicairerie, reconstituée dans ses boiseries d’origine, rassemble des pots de céramique portant les noms de préparations anciennes comme la thériaque, l’orviétan ou le sang-dragon. L’exposition est reconnue d’intérêt national par le ministère de la Culture.
Le parcours ne raconte pas le remplacement simple d’une médecine irrationnelle par une médecine scientifique. Il montre plutôt comment, selon les époques et les sociétés, connaissances empiriques, convictions religieuses, représentations du corps et recherche de protection se sont rencontrées, parfois complétées et parfois opposées. L’exposition aborde successivement le soin par la nature, l’exploration scientifique du corps, la guérison par la grâce divine et les itinéraires thérapeutiques contemporains. Son catalogue résume son propos en une phrase qui pourrait paraître provocatrice dans un monde médical toujours plus technique : « guérir le corps, c’est aussi soigner l’âme ».
Les objets présentés témoignent de cette longue continuité. Saints thaumaturges invoqués contre certaines maladies, ex-voto déposés en remerciement d’une guérison, amulettes, fragments de textes sacrés, eaux réputées miraculeuses ou rituels associant remèdes naturels et prières rappellent que la souffrance n’a jamais été seulement comprise comme un dérèglement biologique. Elle soulevait aussi des questions de sens : pourquoi suis-je malade ? Comment supporter la douleur ? Quel lien demeure avec les autres, avec les morts ou avec Dieu ? La guérison pouvait ainsi désigner davantage que la disparition d’un symptôme. Elle signifiait également retrouver une place, une espérance ou une unité intérieure.
Cette proximité entre religion et médecine n’est pas une singularité de sociétés supposément primitives. En Europe, les couvents ont longtemps disposé de médecins, d’apothicaires et de jardins de plantes médicinales. Les congrégations religieuses ont soigné les malades, administré des hôpitaux et diffusé des pratiques médicales dans des populations qui y auraient difficilement eu accès autrement. L’historien de la médecine Olivier Faure rappelle que l’image d’un combat permanent entre une religion obscurantiste et une médecine rationnelle a surtout été construite à partir du XVIIIe siècle, puis renforcée au XIXe siècle par des médecins scientistes et anticléricaux.
La médecine scientifique a transformé la condition humaine. L’anatomie, la microbiologie, les vaccins, l’hygiène et la pharmacologie ont permis de comprendre et de combattre des maladies autrefois meurtrières. Mais la puissance de ces découvertes a aussi favorisé une autre tentation : croire que l’être humain pourrait être entièrement expliqué par ce qui se mesure, s’observe et se traite.
C’est là que la science peut céder la place au scientisme. Celui-ci ne se contente pas d’utiliser la méthode scientifique pour connaître le fonctionnement du corps. Il érige cette méthode en vision totale de l’être humain, au risque de tenir la foi, l’espérance, la prière ou la recherche de sens pour des survivances appelées à disparaître. Pourtant, la souffrance spirituelle ne s’efface pas parce qu’elle échappe aux appareils de mesure.
L’exposition suggère même que la modernité n’a pas supprimé la croyance : elle en a parfois déplacé l’objet. Les « pilules miraculeuses » imaginées par l’artiste canadienne Dana Wyse détournent les codes de l’industrie pharmaceutique et présentent les laboratoires comme de nouveaux démiurges capables de répondre à tous les désirs. La foi dans la technique peut ainsi reproduire la pensée magique qu’elle prétend avoir vaincue.
La médecine elle-même redécouvre aujourd’hui une partie de ce qu’elle avait écarté. L’Organisation mondiale de la santé définit les soins palliatifs comme une prise en charge globale des souffrances physiques, psychologiques, sociales et spirituelles. Ce retour de la dimension spirituelle ne relève pas d’une nostalgie du passé. Il rappelle simplement qu’un être humain ne cesse pas d’avoir une conscience, des convictions et une âme lorsqu’il franchit la porte d’un hôpital.
En retraçant plusieurs siècles de pratiques de guérison, « Croire et guérir » pose donc une question très actuelle. Une médecine capable de traiter toujours plus efficacement le corps peut-elle encore prendre soin de la personne tout entière ? À force de vouloir délivrer l’être humain de tous ses maux, elle risque d’oublier ce qui, en lui, ne se réduit ni à un organe ni à une ordonnance.




