Réunis le 20 octobre à Harrow, dans le Grand Londres, des responsables jaïns et catholiques ont confronté leurs traditions de non-violence aux enjeux contemporains, dont l’intelligence artificielle. Leur rencontre pose une question commune : comment réduire les dommages que les technologies peuvent provoquer, sans renoncer aux possibilités qu’elles offrent ?
La conférence était organisée par l’Institute of Jainology et la Conférence des évêques catholiques d’Angleterre et du pays de Galles. Consacrée à la promotion de l’ahimsa, terme sanskrit désignant la non-violence, elle a rassemblé des responsables religieux, des universitaires et des représentants engagés dans le dialogue interreligieux. Le cardinal George Jacob Koovakad, préfet du Dicastère pour le dialogue interreligieux, le service du Vatican chargé des relations avec les autres religions, participait aux échanges.
Pour les jaïns, la non-violence constitue une exigence qui dépasse largement l’absence d’agression physique. Elle concerne les pensées, les paroles et les actes, ainsi que les conséquences de son comportement sur les autres êtres vivants. Comme l’explique JAINpedia dans sa présentation des engagements religieux jaïns, elle figure au premier rang de cinq grands principes comprenant aussi la vérité, le refus du vol, la maîtrise de la sexualité et le détachement des possessions. Les moines et moniales les observent sous une forme plus rigoureuse que les fidèles laïcs.
Du côté catholique, Koovakad a rapproché cette démarche de l’enseignement de Jésus sur l’amour des ennemis et du refus de répondre au mal par le mal. Cette convergence ne suppose pas une identité de doctrine entre les deux religions. Elle permet de rechercher des engagements communs tout en conservant des convictions et des pratiques distinctes.
Cette attention aux dommages directs et indirects fournit un point de départ pour interroger la technologie. Les dommages liés à une technologie ne se limitent pas à la violence physique : ils peuvent toucher la sécurité, la réputation ou les droits d’une personne. Appliquer une exigence de non-violence à l’intelligence artificielle invite ainsi à regarder au-delà des performances d’un outil : qui peut être lésé par son fonctionnement, et qui porte la responsabilité des décisions prises avec son aide ?
Dans son compte rendu de la journée, la conférence épiscopale indique que l’IA a occupé une place importante dans les discussions. Le cardinal Koovakad a notamment évoqué les risques d’un usage sans frein de cette technologie dans un monde toujours plus militarisé. Il a cité les armes autonomes et les injustices algorithmiques, c’est-à-dire les préjudices produits ou renforcés par des systèmes informatiques de décision, parmi les préoccupations soulevées par l’enseignement récent du pape sur l’IA.
Les échanges associaient des compétences religieuses et scientifiques. Parmi les intervenants figuraient Giulio Corsi, chercheur au centre Leverhulme pour l’avenir de l’intelligence de l’université de Cambridge, l’évêque Paul Hendricks, chargé des questions d’intelligence artificielle au sein de la conférence épiscopale, et Samani Pratibha Pragya, moniale jaïne et professeure invitée à Florida International University. Leur présence permettait de faire dialoguer des exigences spirituelles avec un domaine dont les usages évoluent rapidement.
Les comptes rendus disponibles ne publient cependant ni charte technique commune ni liste détaillée de recommandations aux entreprises. Ils attestent une réflexion sur la capacité de l’IA à favoriser ou à fragiliser une culture de non-violence. Il serait donc prématuré d’y voir un accord sur la manière précise de concevoir, d’entraîner ou de réglementer les systèmes.
Ces interrogations rejoignent d’autres débats déjà abordés par Religactu, notamment sur l’usage de l’IA pour transmettre des enseignements sikhs et sur la fabrication de figures d’autorité religieuse entièrement numériques. Dans ces situations, la question porte aussi sur la confiance, la responsabilité et les effets de contenus présentés comme spirituellement autorisés.
Le rapprochement jaïn-catholique s’inscrit dans une relation plus ancienne. La veille de la conférence, lors d’une célébration au Parlement britannique, Koovakad avait rappelé les échanges noués autour de la rencontre interreligieuse d’Assise de 1986. Selon Vatican News, il avait souligné que la non-violence n’était « ni faiblesse ni indifférence », mais « un engagement courageux en faveur de la justice, de la réconciliation et de la paix » — traduction de ses propos anglais.
La rencontre de Harrow prolonge cette coopération en l’appliquant à des choix contemporains. Pour les organisateurs jaïns, le dialogue doit permettre de réduire les préjugés, de construire la confiance et d’agir avec d’autres communautés. Face à l’intelligence artificielle, cette démarche ouvre un chantier exigeant : traduire des convictions sur le respect de la vie en critères capables d’orienter des décisions humaines et technologiques.




