
La ville de Mostar, en Bosnie-Herzégovine, a accueilli mi-juin plusieurs dizaines de responsables religieux, militants du dialogue interreligieux et artisans de paix venus du monde entier à l’occasion d’un rassemblement de l’organisation United Religions Initiative (URI). Point culminant de cette rencontre : la remise du prestigieux « International Peace Award » du Centre pour la paix et la coopération multiethnique de Mostar à l’organisation URI ainsi qu’à son fondateur, l’évêque américain William E. Swing, pour leur contribution au dialogue entre les religions et à la construction d’une culture de paix.
Le choix de Mostar pour cette cérémonie n’a rien d’anodin. Détruite par la guerre de Bosnie dans les années 1990 puis reconstruite, la ville est devenue au fil du temps un symbole international de réconciliation. Son célèbre Vieux Pont (Stari Most), détruit en 1993 puis reconstruit et rouvert en 2004, est régulièrement présenté comme une métaphore du rapprochement entre communautés autrefois opposées. La ville accueille depuis plusieurs années des initiatives internationales consacrées au dialogue, à la mémoire et à la coopération entre peuples et religions.
La cérémonie s’est déroulée après une série de rencontres organisées dans la ville avec des représentants du réseau URI. Selon les organisateurs, une trentaine de responsables internationaux issus de plus de vingt-cinq pays participaient à ce déplacement dans les Balkans, dans le prolongement de l’assemblée générale mondiale de l’organisation organisée cette année à Sarajevo.
Le prix a été décerné par le Centre pour la paix et la coopération multiethnique de Mostar, une organisation bosnienne engagée depuis plus de deux décennies dans la promotion du dialogue, de la coexistence et de la réconciliation dans une région encore marquée par les blessures du conflit. Les responsables du Centre ont souligné le rôle joué par URI dans la mise en relation de personnes de traditions religieuses différentes et dans la prévention des violences motivées par des appartenances confessionnelles.

La distinction reçue par l’URI s’inscrit dans un palmarès particulièrement prestigieux. Depuis sa création à l’occasion de la reconstruction du Vieux Pont, le prix de la paix de Mostar a été attribué à plusieurs personnalités internationales ayant marqué l’histoire contemporaine par leur engagement en faveur de la réconciliation et du dialogue. Parmi les lauréats figurent notamment Nelson Mandela, symbole de la réconciliation sud-africaine après l’apartheid, l’ancien président tchèque Václav Havel, l’ancien président français Jacques Chirac, l’actuel secrétaire général des Nations unies António Guterres, ou encore Mohamed ElBaradei, ancien directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique et prix Nobel de la paix. Plus récemment, le prix a également été décerné à l’Aga Khan IV, chef spirituel des musulmans ismaéliens, reconnu pour son engagement en faveur du pluralisme et pour son soutien à la reconstruction du patrimoine de Mostar. En rejoignant ce palmarès, l’URI et son fondateur voient ainsi leur action inscrite dans la continuité d’initiatives internationales ayant cherché à construire des ponts entre les peuples, les cultures et les religions.
Fondée en 2000, United Religions Initiative est aujourd’hui l’un des plus vastes réseaux interreligieux au monde. L’organisation affirme être présente dans plus d’une centaine de pays à travers plus de 1 280 groupes locaux, appelés « Cooperation Circles ». Elle dispose également d’un statut consultatif auprès du Conseil économique et social des Nations unies. Sa mission officielle est de promouvoir une coopération interreligieuse durable, de contribuer à mettre fin aux violences motivées par la religion et de développer des cultures de paix, de justice et de guérison.
Derrière cette organisation se trouve une figure majeure du dialogue interreligieux contemporain : l’évêque épiscopalien américain William E. Swing. Ancien évêque de Californie, il lança dans les années 1990 l’idée d’une structure mondiale permettant aux croyants de différentes traditions de coopérer de manière régulière, à l’image de ce que les Nations unies représentent pour les États. Cette intuition déboucha sur la création de l’URI au tournant du millénaire. Depuis lors, l’organisation s’est développée sur tous les continents en privilégiant les initiatives locales plutôt qu’une structure fortement centralisée.
Bien qu’il n’ait pas pu être présent physiquement à Mostar, William Swing a adressé un message vidéo aux participants. Il y a exprimé son admiration pour la ville et pour son parcours de reconstruction après la guerre. Il a également établi un parallèle entre l’histoire du Vieux Pont et la mission poursuivie par l’URI, consistant à bâtir des liens là où les divisions semblent parfois insurmontables. Les organisateurs ont insisté sur le fait que le travail du prélat américain avait contribué à poser les bases d’une coopération mondiale entre personnes de religions différentes afin de prévenir les conflits et les violences confessionnelles.
L’un des moments les plus symboliques de la soirée a été la participation conjointe de plusieurs responsables religieux de Mostar à la remise du prix. Le mufti de Mostar, Salem Dedović, le représentant de la communauté juive Vladimir Andrle, le prêtre orthodoxe Duško Kojić et le franciscain Svetozar Kraljević se sont tenus côte à côte pour remettre la distinction aux représentants de l’URI. Cette image a été largement relayée par les médias bosniens, qui y ont vu une illustration concrète du message de coexistence porté par l’événement.
Le prix a été reçu au nom de l’organisation par Karen Volker, directrice exécutive de l’URI, et par Eric Roux, président du Conseil mondial de l’organisation. Tous deux ont souligné l’importance du travail accompli par les réseaux locaux dans des contextes parfois marqués par des tensions religieuses, ethniques ou politiques. L’URI met en effet l’accent sur des projets de terrain : médiation communautaire, programmes éducatifs, initiatives environnementales, rencontres interreligieuses ou encore actions en faveur de la jeunesse.
La remise de cette récompense intervient dans un contexte où la Bosnie-Herzégovine continue d’être observée comme un laboratoire complexe du dialogue interreligieux. Pays à majorité musulmane mais comptant également d’importantes communautés orthodoxes et catholiques ainsi qu’une présence juive historique, la Bosnie demeure confrontée à des divisions politiques et identitaires héritées de la guerre. Pourtant, elle constitue aussi un lieu où de nombreuses initiatives de réconciliation ont vu le jour depuis trois décennies. Le choix de Sarajevo pour l’assemblée générale mondiale de l’URI et celui de Mostar pour cette cérémonie témoignent de la place particulière que le pays occupe dans les réflexions internationales sur la paix et la coexistence.
Au-delà de la distinction elle-même, les organisateurs ont voulu faire de cette rencontre un message adressé à une époque marquée par les conflits, la polarisation et la montée des discours identitaires. Dans leurs interventions, plusieurs responsables présents ont insisté sur la nécessité de maintenir des espaces de dialogue entre croyants de différentes traditions, mais aussi entre croyants et non-croyants. La symbolique du Vieux Pont de Mostar, reliant deux rives longtemps séparées, a servi de fil conducteur à cette réflexion.
En honorant simultanément William Swing et l’United Religions Initiative, le Centre pour la paix de Mostar a ainsi voulu saluer plus d’un quart de siècle d’efforts en faveur d’une coopération interreligieuse mondiale. Une reconnaissance qui intervient dans une ville dont l’histoire récente rappelle à la fois le coût des divisions et la possibilité de reconstruire des ponts entre les communautés.





























