À peine ouverte, l’audience a été interrompue. Vendredi 7 août, Karékine II, chef de l’Église apostolique arménienne, a comparu avec six évêques devant le tribunal de première instance de la région d’Armavir, à Vagharshapat, ville également connue sous le nom d’Etchmiadzin et siège historique de l’Église. Le juge Hakob Manukyan s’est toutefois récusé quelques minutes après le début de la séance. L’affaire devra être confiée à un autre magistrat, qui fixera une nouvelle date.
Le motif de ce retrait ne concernait pas le fond du dossier. Selon l’avocat Ara Zohrabyan, cité par l’agence arménienne Armenpress, le juge avait autrefois reçu sa licence d’avocat des mains de Zohrabyan, alors président de l’ordre professionnel. Estimant que cette ancienne relation pouvait susciter un doute sur son impartialité, il a préféré ne pas siéger.
Le procès n’en constitue pas moins une étape sans précédent dans la confrontation entre le gouvernement de Nikol Pachinian et la plus importante institution religieuse du pays. « Catholicos » est le titre porté par le chef de l’Église apostolique arménienne, comparable, dans sa fonction, à celui de patriarche dans d’autres Églises orientales. Karékine II, 74 ans, occupe cette charge depuis 1999. Avec les six autres membres du Conseil spirituel suprême poursuivis, il risque jusqu’à deux ans d’emprisonnement.
Les faits à l’origine du dossier remontent au mois de janvier. Karékine II avait démis Gevorg Saroyan de la direction du diocèse de Masyatsotn. L’Église, qui lui reprochait notamment un abus de pouvoir, l’a ensuite privé de son statut épiscopal. Saroyan, qui avait soutenu les appels de Nikol Pachinian à un changement à la tête de l’Église, a saisi la justice civile. Le 17 janvier, un tribunal a ordonné provisoirement sa réintégration à la tête du diocèse, dans l’attente d’une décision définitive sur son recours.
L’Église n’a pas exécuté cette ordonnance. Le catholicos et les six évêques sont désormais accusés d’avoir empêché l’application d’une décision de justice en utilisant leurs fonctions. Ils contestent toute infraction et soutiennent que les tribunaux civils ne peuvent pas décider qui doit exercer une autorité religieuse. Le dossier place ainsi face à face deux principes : l’obligation d’exécuter une décision judiciaire et le droit d’une communauté religieuse à choisir ses dirigeants selon ses propres règles.
La Constitution arménienne garantit à la fois la séparation des organisations religieuses et de l’État et leur autonomie. Elle reconnaît aussi la « mission exclusive » de l’Église apostolique dans la vie spirituelle, la culture et la préservation de l’identité nationale arméniennes. Pour Isabella Sargsyan, spécialiste de la liberté de religion interrogée par Forum 18, la procédure méconnaît cette autonomie, car l’État ne devrait pas intervenir dans la hiérarchie interne d’une institution religieuse.
Cette protection ne place évidemment pas les responsables religieux hors de portée de la loi pénale. Toute la difficulté tient ici à la nature de l’acte reproché : ce n’est pas un comportement extérieur aux fonctions religieuses, mais le refus de rétablir un évêque dans une charge dont l’attribution relève normalement des règles internes de l’Église. La justice arménienne devra donc déterminer si elle peut sanctionner ce refus sans se prononcer elle-même sur la validité d’une décision ecclésiastique.
Le conflit dépasse cependant cette question juridique. Les relations entre Karékine II et Nikol Pachinian se sont détériorées après la guerre de 2020 au Haut-Karabakh et la victoire de l’Azerbaïdjan. Le catholicos a demandé le départ du Premier ministre. En 2024, l’archevêque Bagrat Galstanyan a pris la tête d’un vaste mouvement de protestation contre la restitution à l’Azerbaïdjan de plusieurs villages frontaliers, une mesure défendue par le gouvernement comme nécessaire à la normalisation entre les deux pays.
À partir de mai 2025, Nikol Pachinian a lui-même réclamé le remplacement de Karékine II, qu’il accusait d’avoir enfreint son vœu de célibat. Il a même affirmé que l’État devait peser sur le choix du prochain catholicos. L’Église a dénoncé une tentative de prise de contrôle politique. Plusieurs ecclésiastiques hostiles au gouvernement ont depuis été arrêtés ou poursuivis dans des affaires distinctes. Galstanyan est ainsi en attente de procès, notamment pour tentative de coup d’État, des accusations qu’il conteste.
Des centaines de soutiens de Karékine II, parmi lesquels des représentants de l’opposition, s’étaient rassemblés vendredi devant le tribunal. Après l’audience, le catholicos a accusé les autorités de chercher à affaiblir l’Église et à la soumettre. Pour l’accusation, le dossier porte sur la non-exécution d’une décision judiciaire demeurée obligatoire. La récusation du juge ne tranche rien. Elle reporte seulement un procès qui devra dire si l’État fait respecter une décision de justice ou s’il franchit la frontière entre justice civile et autonomie religieuse.




