La première du film « Deux cents ans d’histoire cachée » s’est tenue fin janvier au cinéma Nizami de Bakou devant environ 500 spectateurs, parmi lesquels des journalistes, des artistes, des écrivains, des musiciens et des représentants d’institutions publiques. Réalisé par Kamala Musazade, le documentaire s’attache à retracer la présence et les apports de la communauté baha’ie en Azerbaïdjan, une histoire peu connue du grand public, bien que ses échos culturels et intellectuels soient anciens.
Le film mêle témoignages de membres de la communauté, analyses de chercheurs et images d’archives. Il met en avant certains principes centraux de la foi baha’ie — l’unité de l’humanité, l’égalité entre les femmes et les hommes, l’importance de l’éducation et le dialogue entre science et religion — et cherche à montrer comment ces idées ont circulé dans les milieux intellectuels et urbains du Caucase à partir du XIXᵉ siècle. Cette relecture intervient dans un pays où la religion relève d’un encadrement étroit par les autorités, même si le discours officiel valorise le pluralisme religieux.
L’ouverture de la projection a été assurée par Ramazan Asgarli, membre de l’Assemblée spirituelle nationale des bahá’ís d’Azerbaïdjan, qui a évoqué « une histoire longtemps restée dans l’ombre ». Le documentaire s’inscrit en effet dans une démarche de mise en visibilité d’une tradition religieuse minoritaire dont la présence dans la région remonte aux débuts du mouvement babi puis baha’í au XIXᵉ siècle, à une époque où Bakou était un centre intellectuel et économique en pleine expansion.
Parmi les figures évoquées, le film revient sur Táhirih, poétesse et théologienne du XIXᵉ siècle associée aux origines du mouvement. Son apparition sans voile lors de la conférence de Badasht en 1848 est présentée comme un geste de rupture symbolique, souvent interprété comme une affirmation précoce d’une émancipation spirituelle et sociale des femmes, bien que cet épisode s’inscrive dans un contexte religieux et politique beaucoup plus large et conflictuel.
Le documentaire établit également des liens entre les idées bahá’íes et certains milieux intellectuels azerbaïdjanais des XIXᵉ et XXᵉ siècles. Des écrivains et poètes comme Huseyn Javid, Mirza Alakbar Sabir, Abdulkhalig Yusif ou Jafar Jabbarli sont mentionnés comme ayant évolué dans des environnements où circulaient ces idées réformatrices. Le film suggère une influence sur leur vision du progrès social et de la condition humaine, sans toutefois toujours distinguer clairement ce qui relève de l’héritage bahá’í, du réformisme plus large ou des courants modernistes de l’époque.
La question de l’éducation occupe une place importante dans le récit. Le documentaire rappelle que des bahá’ís auraient contribué à l’ouverture, au début du XXᵉ siècle, d’écoles favorisant l’instruction des filles à Bakou, initiative présentée comme pionnière dans un contexte où l’accès des femmes à l’éducation restait limité. Là encore, cette dynamique s’inscrit dans un mouvement plus vaste de réformes éducatives et sociales qui traversait l’Empire russe finissant puis la région.
Produit avec le soutien du Centre national du cinéma d’Azerbaïdjan et en collaboration avec la communauté bahá’íe locale, le film doit être projeté dans d’autres villes du pays. Au-delà de la dimension mémorielle, il participe à une réflexion plus large sur la place des traditions religieuses minoritaires dans les récits nationaux contemporains. Dans un contexte régional marqué par de fortes tensions politiques et identitaires, cette relecture du passé apparaît aussi comme une tentative de proposer une généalogie du pluralisme, dont la portée dépendra autant de la réception sociale que du cadre institutionnel dans lequel ces expressions religieuses peuvent s’inscrire.
Ici le film :