L’une des plus importantes organisations caritatives musulmanes du Royaume-Uni est placée sous la surveillance directe du régulateur britannique. La Charity Commission a ouvert, le 5 août, une enquête officielle sur Al-Khair Foundation et lui a interdit certains transferts sans autorisation préalable. La procédure pose une question centrale pour les organisations humanitaires actives à Gaza : comment secourir une population en détresse tout en s’assurant que l’argent et les marchandises échappent aux groupes armés ?
Fondée en 2003 et enregistrée en Angleterre et au pays de Galles, Al-Khair Foundation mène des projets humanitaires au Royaume-Uni et à l’étranger. Ses objectifs comprennent l’aide aux victimes de catastrophes, l’éducation, l’action sociale et la promotion de la religion. Son site présente son travail comme guidé par des valeurs islamiques. Pour l’exercice clos le 31 juillet 2025, elle a déclaré 74,8 millions de livres de revenus et 69,5 millions de dépenses.
L’enquête annoncée le 7 août par la Charity Commission fait suite à une plainte reçue en juillet. Celle-ci accuse la fondation et certains de ses partenaires d’entretenir des liens avec le Hamas et d’avoir financé cette organisation, interdite au Royaume-Uni. Le régulateur ne reprend pas ces accusations à son compte : il dit les examiner et chercher à établir les faits.
La procédure a également été ouverte après l’arrestation au Royaume-Uni, le 31 juillet, de Mohammad Yousef Hasna, 45 ans, visé par des poursuites américaines. Le ministère américain de la Justice l’accuse d’avoir conspiré pour fournir un soutien matériel au Hamas et de s’être servi de ses fonctions dans une organisation présentée comme humanitaire pour acheminer de l’argent et des biens selon les instructions de responsables du mouvement palestinien. Il s’agit à ce stade d’accusations pénales, que la justice devra établir.
Al-Khair Foundation affirme que Mohammad Yousef Hasna n’est pas l’un de ses salariés, mais l’employé d’un partenaire chargé de programmes à Gaza. La Charity Commission veut vérifier la nature de cette relation, les contrôles appliqués aux partenaires internationaux et le suivi de l’utilisation finale des fonds. Elle cherchera aussi à déterminer si d’éventuelles défaillances relèvent d’une mauvaise gestion ou d’un manquement des administrateurs.
En attendant, une ordonnance prise sur le fondement du Charities Act de 2011 soumet à l’accord préalable du régulateur tout transfert destiné à Mohammad Yousef Hasna, à son organisation ou à Gaza. Ce n’est ni une dissolution ni une déclaration de culpabilité : Al-Khair peut poursuivre une opération dans l’enclave si la Commission l’autorise.
La fondation affirme coopérer pleinement. Elle indique avoir elle-même signalé l’affaire au régulateur avant l’ouverture de l’enquête et avoir suspendu les nouveaux financements au partenaire concerné. Elle assure que les versements à ses partenaires passent par des circuits bancaires établis et sont affectés à des programmes humanitaires préalablement approuvés. Elle dit également vérifier les organisations et les personnes concernées au regard des listes de sanctions et des listes d’entités interdites.
Ce sont la qualité et l’efficacité de ces précautions que l’enquête doit apprécier. Dans son guide consacré aux risques terroristes dans le secteur caritatif, la Charity Commission rappelle que le recours à un partenaire local ne transfère pas la responsabilité juridique : les administrateurs britanniques restent comptables de l’utilisation des fonds. Ils doivent vérifier les partenaires et leurs dirigeants, établir des accords écrits, exiger des comptes sur les projets et conserver des preuves suivant les sommes et les biens jusqu’aux bénéficiaires.
À Gaza, cette exigence se heurte à un terrain particulièrement difficile. Les organisations étrangères dépendent de partenaires locaux pour acheter, transporter, stocker et distribuer l’aide, alors que les banques, les routes, les communications et les capacités d’inspection sont profondément perturbées. Un contrôle limité au nom figurant sur un registre ou à la banque utilisée ne suffit donc pas : il faut aussi savoir qui établit les listes de bénéficiaires, qui contrôle les entrepôts et où les marchandises sont distribuées.
Le régulateur britannique reconnaît cependant qu’un modèle uniforme serait inadapté. Il préconise un contrôle proportionné au risque, renforcé dans les zones où des organisations interdites sont actives, sans rendre impossible l’aide humanitaire légitime. Toute la difficulté réside dans cet équilibre. Des procédures trop faibles peuvent laisser des ressources être détournées ; des restrictions trop lourdes peuvent, elles, ralentir l’assistance destinée aux civils.
L’enquête sur Al-Khair Foundation dira si ses administrateurs ont rempli leurs obligations et si les accusations portées contre l’organisation sont étayées. Son résultat aura une portée plus large : il montrera jusqu’où un régulateur peut suivre l’argent d’une œuvre confessionnelle lorsqu’il franchit plusieurs frontières et passe par des intermédiaires, dans un territoire où l’urgence humanitaire et le risque de détournement sont devenus indissociables.




