
Le babisme est un mouvement religieux qui a vu le jour au milieu du XIXᵉ siècle en Perse, aujourd’hui l’Iran. Il fut fondé par Siyyid ʿAlī Muḥammad Šīrāzī, un marchand originaire de Chiraz, qui se fit connaître sous le nom de le Bāb, un terme arabe signifiant littéralement la Porte. Ce nom — choisi par ses disciples et par lui‑même — symbolisait son rôle tel qu’il le définissait : être la porte vers une révélation divine nouvelle. Dans le contexte religieux de l’époque, marqué par le poids du clergé chiite et une société encore profondément attachée à l’islam traditionnel, l’apparition d’une figure qui se déclarait messagère de Dieu allait provoquer autant d’enthousiasme parmi certains que de rejet et de peur parmi d’autres.
Le mouvement commence en 1844, quand le Bāb annonce publiquement qu’il est une figure religieuse exceptionnelle, chargée de préparer l’humanité à une nouvelle ère spirituelle. Cette annonce s’inscrit dans un contexte où de nombreux croyants chiites attendent la venue du Mahdi, une figure messianique censée inaugurer une époque de justice et de paix. En se disant porteur d’un message divin et annonciateur d’un futur messager, le Bāb attire bientôt l’attention de nombreux Iraniens, y compris des lettrés et des membres de différentes classes sociales, et réussit à rassembler autour de lui des milliers de disciples appelés babis.
Le babisme se présente d’abord comme une réforme religieuse profonde. Le Bāb produit un corpus d’écrits, dont le Bayān, dans lequel il expose de nouvelles lois religieuses et des interprétations spirituelles novatrices. Ces enseignements introduisent plusieurs ruptures importantes avec l’islam chiite traditionnel. Par exemple, le Bāb remet en question l’autorité exclusive du clergé sur l’interprétation du Coran et insiste sur une relation directe entre l’individu et Dieu, sans nécessairement passer par les intermédiaires religieux classiques. Il propose également de réévaluer les rituels et certaines pratiques juridiques, en accordant une plus grande place à la symbolique intérieure et à l’intention morale derrière les actes, plutôt qu’au respect strict des prescriptions extérieures. Enfin, il introduit l’idée que la loi religieuse doit évoluer pour accompagner les transformations sociales et spirituelles de l’humanité, anticipant ainsi un renouveau progressif qui pourrait conduire à une nouvelle révélation plus complète à l’avenir. Ces propositions étaient perçues comme radicales et menaçantes par le clergé chiite, car elles bouleversaient l’ordre religieux établi et ouvraient la voie à une interprétation plus personnelle et moins centralisée de la foi.
Rapidement, le mouvement attire des milliers de partisans en Perse, mais il provoque aussi une forte hostilité de la part du clergé traditionnel. La réponse qu’ils apportent au mouvement est une répression organisée et brutale. Très tôt, des discours officiels accusent le mouvement d’« hérésie » et d’« innovation dangereuse ». Les adeptes du Bāb sont arrêtés, torturés, emprisonnés, et dans de nombreux cas massacrés au cours de pogroms et de répressions qui traversent tout le pays. Des témoins et des sources historiques mentionnent que des dizaines de milliers de disciples ont été tués dans ces vagues d’atrocités organisées par le pouvoir et ses alliés religieux.
Parallèlement à cette répression, plusieurs soulèvements armés de babis ont lieu pendant cette période troublée, y compris des confrontations avec l’armée qājār et les forces locales. Une des plus célèbres est celle autour de la bataille du fort de Shaykh Tabarsi, où des centaines de babis se retranchent et tiennent une position pendant plusieurs mois face aux troupes gouvernementales. Cette bataille, bien que finalement réprimée, symbolise la résistance et la détermination d’une partie du mouvement à défendre non seulement leurs vies, mais aussi leur droit à exister et à pratiquer leur foi.
Le Bāb lui‑même est arrêté à plusieurs reprises et soumis à une série d’emprisonnements dans différentes forteresses isolées. Malgré son confinement, il continue d’écrire et de correspondre avec ses partisans, mais la crainte du pouvoir politique et du clergé l’emporte. En 1850, après six années de prédication et d’opposition croissante, il est jugé par un tribunal dominé par le clergé et condamné à mort pour hérésie. Il est exécuté publiquement à Tabriz, un événement qui achève pour beaucoup l’espoir d’un mouvement structuré autour de son leadership direct.
La mort du Bāb n’arrête pas immédiatement toutes les activités des babis, mais elle affaiblit considérablement la cohésion de ce mouvement qui venait de perdre son leader charismatique. Dans les années qui suivent, la communauté se divise en plusieurs tendances, dont les plus connues furent conduites par des figures comme Mirzā Yahyā, surnommé Ṣobḥ‑e Azal, et Mīrzā Ḥusayn‑ʿAlī Nūrī, qui deviendra plus tard connu sous le nom de Bahāʾuʾllāh. Sous la direction de ces leaders, certains groupes poursuivent leurs pratiques babies, tandis que d’autres se tournent vers une nouvelle voie religieuse.
Au fil du temps, le babisme cesse d’exister comme une religion distincte et visible à grande échelle. La plupart des disciples rescapés du Bāb finissent par suivre Bahāʾuʾllāh, qui en 1863 annonce la fondation de la foi baha’ie, affirmant être lui‑même celui que le Bāb avait annoncé, et jetant ainsi les bases d’une religion nouvelle qui prend une dimension mondiale.
Aujourd’hui, le babisme n’existe plus comme une religion organisée visible dans le monde contemporain. Il persiste seulement sous des formes très réduites, parfois appelées Bayānī ou azalí, dans des contextes sociaux souvent discrets, notamment en Iran ou en Ouzbékistan. Ces communautés, lorsqu’elles existent encore, sont souvent très petites, isolées et discrètes, parfois pratiquant leur foi sans se distinguer clairement de leurs environnements religieux prédominants. La raison principale est historique : après des décennies — voire des générations — de persécution systématique, nombre de descendants de babis ont opté pour la prudence, la dissimulation de leur identité religieuse ou l’assimilation silencieuse à des groupes plus sûrs. Il est donc aujourd’hui pratiquement impossible d’établir un chiffre précis du nombre de fidèles du babisme restant, car les données empiriques manquent et la communauté ne dispose ni d’organisations centrales ni de statistiques publiques sur ses membres.
La plupart des chercheurs estiment que les babis contemporains, s’ils existent encore, sont très peu nombreux et souvent indistincts socialement. Certains témoignages suggèrent que ces groupes peuvent être confidentiels et ne se déclarent pas ouvertement pour éviter les discriminations ou les dangers associés à leur identité religieuse. C’est cette absence de visibilité, de structures institutionnelles et de registres fiables, combinée à l’histoire de persécutions qui a poussé nombre de fidèles à la dissimulation, qui rend virtuellement impossible de connaître aujourd’hui le nombre exact des adeptes du babisme.
Le babisme reste néanmoins une étape importante dans l’histoire des religions, car il illustre la façon dont un mouvement spirituel peut émerger en réponse à des attentes religieuses profondes, susciter des transformations intellectuelles et sociales, mais aussi affronter une répression brutale. Par son héritage direct, partagé notamment avec le bahaïsme qui lui succède, le babisme a contribué à ouvrir des chemins nouveaux dans la pensée religieuse moderne et à inspirer des formes de foi et de communauté qui se sont adaptées à un monde globalisé.