Dans le ventre de Barcelone, là où les rues de Sant Andreu croisent les souvenirs fumants de l’ère industrielle, dix-sept églises évangéliques tremblent. Non pas sous l’effet de la prière ou du souffle de l’Esprit, mais sous celui du plan d’urbanisme. Une réorganisation métropolitaine – c’est ainsi qu’on l’appelle – s’apprête à les balayer comme on rase les friches pour bâtir des tours.
Leurs fidèles ne sont pas des fauteurs de troubles. Ils chantent, ils prient, ils jeûnent, ils s’agenouillent – mais voilà, ils dérangent. Non pas pour ce qu’ils croient, mais pour l’endroit où ils le croient. Dans ces entrepôts convertis, ces locaux industriels devenus chapelles, résonne la foi de milliers d’âmes. Or, l’urbanisme, lui, ne connaît ni psaumes, ni miracles, ni évangiles. Il connaît les règlements.
Et ceux-ci sont implacables.
Depuis décembre, onze lieux de culte ont déjà été inspectés, passés au crible des arrêtés et des normes. Leur péché ? Exister sans autorisation dans des zones industrielles où, selon le Plan général métropolitain, Dieu n’a pas sa place. Les autorités déclarent ne trouver aucune trace des conditions de sécurité, pas de permis d’activité – comme si le silence administratif valait condamnation céleste.
C’est ainsi que les courriers sont arrivés. Froids, administratifs, indifférents. « Fermeture imminente », « activité non autorisée », « mise en conformité impossible ». On ne fermait pas des entrepôts, on fermait des églises. Pas de procès, pas de débat. Juste une réforme de la carte, et les pasteurs s’évanouissent du paysage comme des taches d’encre sur un plan trop propre.
Mais l’Évangile n’est pas une marchandise qu’on déménage comme un stock. Ici, les gens prient chaque jour, se soignent l’âme, se retrouvent dans le vacarme d’un monde qui les oublie. « Sans lieu de culte, il n’y a pas de liberté religieuse », martèle Guillem Correa, secrétaire exécutif du Conseil évangélique de Catalogne (CEC). Il a rencontré le maire. Il a parlé de l’angoisse des fidèles. Il a défendu ce qu’il croit être un droit : celui de croire ensemble, ici et maintenant.
Et la mairie ? Elle a prêté l’oreille. Pas encore la main, mais au moins l’oreille. Le Bureau des affaires religieuses a promis d’accompagner, de dialoguer, de conseiller. C’est un début. Les évangéliques, eux, demandent deux choses : du temps et un peu d’argent. Un moratoire, pour commencer, assez long pour permettre aux églises de se mettre en règle ou de trouver un autre toit. Et une aide financière, pour que le déménagement – s’il doit avoir lieu – ne devienne pas une ruine.
Mais que vaut le temps dans la mécanique froide d’un plan métropolitain ? Que vaut la foi face à une pelleteuse ?
À Sant Andreu, les églises souffrent. Pas de manière spectaculaire, pas à la une des journaux. Elles souffrent en silence. Les pasteurs jeûnent, les fidèles prient, les réunions se multiplient. La détresse ne fait pas de bruit, mais elle est là, tenace, comme une ombre sur les vitraux. « Nous faisons face à une situation extraordinaire », dit encore Correa. « Il faut des mesures extraordinaires. » Une supplique, presque un cri. Parce qu’on ne parle pas ici de deux ou trois chapelles. Mais de quinze, vingt lieux. Une ville dans la ville.
Et derrière chaque porte, une histoire. Une famille. Une conversion. Une lutte contre l’alcool, la solitude, le désespoir. Ces églises ne sont pas de pierre. Elles sont de chair. C’est pour cela qu’elles dérangent. On ne les voit pas dans les guides touristiques. Elles ne datent pas du gothique. Elles sont là depuis vingt, trente ans. Installées à la marge, dans les interstices de la ville officielle.
Ce sont les églises des humbles, des oubliés, des invisibles.
On les pousse vers la sortie avec la même nonchalance qu’on attribue un permis de construire. Mais qui osera compter les âmes sans refuge quand les lumières s’éteindront ? Qui mesurera ce que la ville aura perdu, à force de vouloir se redessiner ?
Barcelone avance, dit-on. Mais vers quoi ? Une ville sans lieux pour croire est-elle encore une ville vivante ? On rase les églises pour étendre la gare. L’Évangile cède le passage au béton. Le ciel devient silencieux.
Et pourtant, dans les rues de Sant Andreu, malgré les papiers officiels, les sermons continuent. Faibles, obstinés, résistants.
Ils n’ont pas d’autorisations. Ils n’ont que leur foi.