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Le Japon ordonne la dissolution de l’Église de l’Unification : danger pour la liberté de religion

David Janson by David Janson
5 avril 2025 à 14 h 13
in Japon, Liberté de religion
0
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Genre éditorial Opinion

Le 25 mars 2025, le tribunal de district de Tokyo a prononcé la dissolution de l’Église de l’Unification – aujourd’hui rebaptisée Fédération de la famille pour la paix mondiale et l’unification – à la suite d’une procédure initiée par le gouvernement japonais après l’assassinat de l’ancien Premier ministre Shinzo Abe en 2022. Cette décision marque un tournant majeur dans l’histoire des relations entre l’État japonais et les groupes religieux controversés.

Une décision aux implications politiques et religieuses

La demande de dissolution de l’organisation, active au Japon depuis 1968, a été motivée par des allégations de pratiques abusives, notamment des pressions financières exercées sur ses fidèles. Toutefois, la proximité historique entre l’Église, d’origine sud-coréenne et à l’idéologie farouchement anticommuniste, et certains membres du Parti libéral-démocrate japonais – notamment la famille d’Abe – a nourri les soupçons de motivations politiques derrière l’action gouvernementale.

L’assassin de Shinzo Abe, Tetsuya Yamagami, a justifié son geste par une rancune personnelle envers l’Église, qu’il accuse d’avoir ruiné sa famille en raison des dons importants versés par sa mère. Il estimait également que l’ancien Premier ministre soutenait activement cette organisation.

L’inertie du Japon face aux Nations unies

Depuis plusieurs années, plusieurs rapporteurs spéciaux des Nations unies ont tenté, en vain, d’obtenir une réponse des autorités japonaises sur cette affaire. Nicolas Levrat, rapporteur spécial sur les minorités, a adressé deux courriers à Tokyo, en février 2024 et en janvier 2025, restés sans réponse. Ashwini K.P., chargée des questions de racisme et de xénophobie, a également écrit en décembre 2024, sans retour. Quant à Nazila Ghanea, experte des droits à la liberté de religion ou de conviction, sa demande de visite, envoyée en mars 2024, demeure également ignorée plus d’un an après.

Cette série de silences diplomatiques soulève de sérieuses interrogations sur la volonté du Japon de faire face à l’examen international concernant ses politiques religieuses et judiciaires.

Une histoire de persécutions religieuses peu connue

Derrière cette affaire se cache aussi un passé judiciaire complexe. Dans les années 2010, l’ONG Human Rights Without Frontiers (HRWF) avait déjà dénoncé la récurrence d’enlèvements et de séquestrations de membres de l’Église de l’Unification par leurs proches dans le but de les forcer à renoncer à leur foi. Dans un rapport de 116 pages publié en 2012, HRWF décrivait des centaines de cas de privations de liberté couvertes par le silence des autorités, qui qualifiaient ces affaires de simples conflits familiaux.

Le cas le plus emblématique est celui de Toru Goto, retenu contre son gré durant plus de douze ans par sa famille et d’autres complices. En 2015, la Cour suprême japonaise a reconnu la responsabilité de ses ravisseurs et a accordé 22 millions de yens de dommages et intérêts. Cette décision rare a permis de faire chuter le nombre de séquestrations, mais elle reste l’exception dans un système judiciaire longtemps passif.

Les Témoins de Jéhovah ont eux aussi été victimes de pressions similaires, bien que dans une moindre mesure, avec environ 200 cas documentés.

Des critiques croissantes sur la procédure de dissolution

De nombreux juristes, universitaires et défenseurs des droits humains contestent la légitimité de la dissolution prononcée par le tribunal de Tokyo. L’avocate française Patricia Duval a dénoncé dans la revue Bitter Winter l’usage de statistiques manipulées et de témoignages douteux pour justifier une mesure jugée excessive. Elle souligne que ni l’Église ni ses responsables n’ont jamais été condamnés pénalement, et que les accusations reposent exclusivement sur des éléments civils.

La révocation du statut juridique de l’organisation implique la perte de son exonération fiscale, la liquidation de ses biens – y compris les lieux de culte – et la redistribution de ses actifs, y compris les dons de ses membres, à un administrateur judiciaire. Si la décision est confirmée en appel, ses conséquences pourraient être dévastatrices pour les fidèles. Certains observateurs comparent déjà cette issue à la dissolution des Témoins de Jéhovah par la Russie en 2017.

Une situation préoccupante pour la liberté religieuse

Dans un contexte où l’Asie ne dispose ni d’un équivalent à la Commission de Venise ni d’une cour régionale des droits de l’homme, la situation au Japon représente une alerte sérieuse pour les défenseurs de la liberté de religion. Le refus répété des autorités japonaises de collaborer avec les mécanismes de l’ONU pourrait signaler une dérive plus large, dans laquelle les minorités religieuses deviennent les victimes silencieuses de jeux de pouvoir politique.

Dissolution sur fond de manipulation ? Les chiffres exagérés du gouvernement japonais

Le gouvernement japonais, par le biais du ministère de l’Éducation, de la Culture, des Sports, des Sciences et de la Technologie (MEXT), a affirmé que 500 personnes auraient été victimes de dons forcés de la part de l’Église de l’Unification (aujourd’hui appelée Fédération de la famille pour la paix mondiale et l’unification) depuis 2009. Cette affirmation, utilisée pour justifier la demande de dissolution de l’Église, est contestée et considérée comme exagérée, voire mensongère.

En réalité, sur les 500 témoignages évoqués, seuls 294 individus sont concernés (certains ayant fourni plusieurs déclarations). Parmi eux, seuls 259 sont d’anciens membres de l’Église ; les autres sont des proches, des membres du ministère ou des personnes sans lien direct. De plus, la majorité de ces anciens membres ont quitté l’Église bien avant 2009. Seules 19 personnes ayant rejoint après cette date sont concernées par les faits mentionnés. Depuis 2009, l’Église avait mis en place une directive interne interdisant certaines pratiques de collecte de fonds et encadrant les demandes de dons, en réponse à des critiques antérieures.

Des témoignages présentés comme preuves ont été obtenus dans des conditions discutables, certains ayant été modifiés ou interprétés par les autorités. Très peu ont été soumis à des contre-interrogatoires devant le tribunal. Certains témoins ont par la suite dénoncé publiquement la déformation de leurs propos. Les chiffres avancés comprennent également des faits anciens, remontant jusqu’aux années 1980, et la majorité des remboursements de dons concernent des périodes antérieures à 2009.

Malgré une médiatisation accrue et des mesures incitatives mises en place par le gouvernement après 2022, les réclamations ont nettement diminué depuis le milieu des années 2000. La demande de dissolution de l’Église ne repose pas sur une infraction légale spécifique, mais sur des concepts vagues comme le non-respect de “normes sociales” ou la menace à “l’intérêt public”, ce qui soulève des interrogations sur la légitimité de cette procédure.

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David connait bien l'Asie et ses milliers de religions. Diplômé en histoire des religions asiatiques, il collabore avec Religactu depuis le premier jour.

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