Depuis quelques jours, une commission québécoise a livré un rapport qui propose d’étendre la vigilance laïque à des pans entiers de la vie publique : les éducatrices en garderie, les symboles religieux affichés dans les espaces officiels, la suppression progressive des financements accordés aux écoles privées confessionnelles… Ces recommandations ne font que raviver la tension entre la conception française — et radicale — de la laïcité et la tradition pluraliste du Québec, voire du Canada tout entier.
La laïcité à la française, héritière de la Révolution, règne ici sous un jour austère, celui d’un État qui se veut neutre par l’effacement des expressions religieuses, qu’elles soient visibles ou symboliques. Au Québec, cette version a trouvé écho depuis la Révolution tranquille, qui fit basculer la province du carcan catholique à une modernité revendiquant la séparation nette des institutions et du religieux. Mais cette posture française, lorsqu’elle se fait dogmatique, heurte les sensibilités canadiennes, marquées par un pluralisme légal et social plus tolérant.
Or, ce rapport québécois place la neutralité dans une logique de contrôle, de limitation, et de surveillance. Le National Council of Canadian Muslims (NCCM) n’a pas tardé à dénoncer la démarche, pointant l’absence d’entretiens avec des institutions religieuses respectées, et soulignant que certaines recommandations « vont à l’encontre des principes mêmes de la laïcité » — comme l’idée que l’État pourrait bénéficier financièrement de l’activité religieuse des citoyens ou enquêter sur leurs pratiques. Pour Stephen Brown, président du NCCM : « On ne peut pas gérer la diversité en imposant l’uniformité. »
Cette logique marque une rupture avec l’esprit même de la neutralité inclusive. Le rapport Bouchard-Taylor, en 2008, prônait une laïcité ouverte, qui accorde une place licite à l’expression religieuse tant qu’elle ne porte pas atteinte aux autres. Il dénonçait explicitement les ambitions émancipatrices (lutte contre la religion) comme incompatibles avec une neutralité équilibrée. La conception adoptée aujourd’hui, à l’inverse, s’apparente à une laïcité « fermée », où l’État exerce un pouvoir répressif sur les identités religieuses visibles, les assignant à un retrait du domaine public.
Le contraste avec la tradition canadienne est saisissant. Le Canada, soucieux de protéger la liberté de conscience, s’inscrit plutôt dans un modèle pluraliste qui ne sacrifie pas l’identité religieuse au nom d’une neutralité figée. Le recours anticipé au recours à la clause dérogatoire (notwithstanding clause — article 33) pour sauvegarder le projet de loi contre toute contestation judiciaire illustre une volonté de gouverner à rebours de l’esprit constitutionnel canadien, qui repose sur l’équilibre entre droit collectif et droits individuels.
En pratique, la conséquence est éloquente : des milliers de femmes voilées, formées pour enseigner ou travailler en garderies, se retrouvent exclues du marché du travail pour ce qu’elles portent plutôt que pour leur compétence. De la même manière, les Sikhs, tenus par leur foi de garder le turban, voient leurs aspirations professionnelles heurtées de plein fouet, notamment dans des postes publics où le port de leur symbole identitaire devient incompatible avec les restrictions imposées. Le danger, ici, n’est pas seulement celui d’une laïcité intolérante, mais d’un État qui impose ses préférences — sous couvert de neutralité — et nie aux citoyens le droit d’universalité dans les espaces publics.
Le Québec, berceau d’un catholicisme jadis imposé et abattu par un gouvernement laïque, aurait pu incarner une sécularité nuancée, plus conforme à l’esprit canadien. Mais en empruntant une laïcité à la française trop rigide, il choisit désormais une voie de défiance citoyenne, contre son propre modèle traditionnel de respect du vivre-ensemble.
Alors que s’ouvre un nouveau débat public, il est urgent de rappeler que la laïcité ne doit servir ni de prétexte à la stigmatisation, ni d’instrument d’exclusion. À l’heure où le Québec retrouve sa voix sur la scène canadienne, qu’il n’oublie pas que la vraie laïcité libère, qu’elle ne contraint pas.