Le chiffre a fait sursauter. 58 % des 15-17 ans jugent « inacceptable » de critiquer les religions. Il n’en fallait pas plus pour que certains y voient une alerte rouge : recul de l’esprit critique, victoire du sacré sur la République, menace sur le droit au blasphème.
Mais à force de projeter nos peurs d’antan, on risque de ne plus entendre ce que disent réellement les jeunes.
Et ce qu’ils disent est moins spectaculaire — et plus exigeant.
Un chiffre, et beaucoup de fantasmes
Le sondage IFOP, réalisé en décembre 2025 auprès de 1 028 adolescents, dresse un portrait nuancé de cette génération. Sur l’avortement, 91 % jugent cela acceptable. Sur l’homosexualité, 73 %. Sur bien d’autres sujets, les positions sont claires, parfois tranchées. Rien d’une génération apathique.
Puis vient la question : est-il acceptable de critiquer les religions ? 58 % répondent non. 30 % répondent oui. Chez les jeunes croyants, le rejet est encore plus marqué, notamment chez les musulmans et les catholiques pratiquants. C’est ce chiffre qui s’est imposé dans le débat public.
Mais on oublie trop vite un point essentiel : la question ne portait pas sur l’interdiction. Elle ne portait pas sur la loi. Elle ne portait pas sur le droit au blasphème. Elle portait sur l’acceptabilité.
Nuance décisive.
Dire « je trouve cela inacceptable » ne signifie pas « je veux que ce soit puni ». Dans une société libre, beaucoup de choses sont autorisées sans être jugées souhaitables. La démocratie repose précisément sur cette distinction.
Le glissement du Figaro
Dans Le Figaro, François Kraus, directeur du pôle politique de l’IFOP et coauteur de l’enquête, évoque une « sacralisation » de la religion chez une partie de la jeunesse. Il estime que cette évolution joue « en défaveur du droit au blasphème » reconnu en France depuis plus d’un siècle. Il y voit même la victoire d’une vision qui ferait de la religion un élément identitaire intangible, comparable à l’origine ethnique.
L’analyse est frappante. Elle est aussi discutable.
Car elle repose sur un glissement : transformer un jugement moral en position juridique. Transformer une sensibilité sociale en revendication normative. Or le sondage ne mesure pas une volonté de restreindre la liberté d’expression. Il ne mesure pas une demande de censure. Il ne mesure pas une adhésion à un retour du délit de blasphème. Il mesure un malaise face à la critique des religions comme pratique sociale ordinaire.
Ce n’est pas la même chose.
Une génération qui refuse la stigmatisation
Il faut replacer cette réponse dans son contexte. Ces adolescents ont grandi dans un climat saturé de polémiques sur la laïcité, de controverses sur les caricatures, d’attentats commis au nom de la religion, de débats enflammés sur « l’identité ».
Ils ont vu aussi comment la frontière entre critique d’une croyance et désignation d’un groupe peut devenir floue. Ils ont vu comment, parfois, la « critique » vise moins des idées que des personnes.
Dans ce contexte, dire que la critique des religions est inacceptable peut signifier autre chose : le refus d’alimenter une mécanique de stigmatisation.
Cette génération a été socialisée dans un univers où la lutte contre les discriminations est centrale. Elle a appris que les mots ont des effets. Que les discours façonnent les rapports sociaux. Que l’humiliation symbolique n’est pas neutre. On peut contester cette grille de lecture. Mais on ne peut pas la réduire à une « sacralisation » naïve.
Il ne s’agit pas nécessairement de placer la religion au-dessus de toute discussion. Il peut s’agir de refuser qu’elle serve de prétexte à l’exclusion.
La liberté, oui. L’hostilité, non.
Ce que ces jeunes semblent exprimer, ce n’est pas un rejet de la liberté d’expression. C’est une hiérarchisation. Ils ne demandent pas que l’on interdise. Ils disent : ce n’est pas acceptable. Ce n’est pas la même posture que celle d’un législateur. C’est celle d’un acteur social.
Dans la vie quotidienne, nous opérons tous ce type de distinctions. Nous pouvons défendre le droit légal de quelqu’un à tenir un propos, tout en estimant qu’il est déplacé, blessant ou inutilement provocateur.
Pourquoi refuser aux adolescents cette capacité de nuance ? Pourquoi supposer que s’ils jugent la critique inacceptable, c’est qu’ils souhaitent la voir criminalisée ? La liberté d’expression n’implique pas l’obligation de heurter. Elle garantit un cadre juridique. Elle ne dicte pas une norme morale. Et peut-être que cette génération choisit d’investir davantage le registre moral.
Une autre conception du vivre-ensemble
On peut lire ces 58 % comme un signe d’affaiblissement. On peut aussi y voir une transformation du pacte social. Les jeunes interrogés semblent accorder une valeur élevée au respect des croyances d’autrui. Non pas parce qu’ils seraient incapables de penser de manière critique, mais parce qu’ils considèrent que la coexistence dans une société pluraliste exige certaines retenues et une certaine responsabilité.
Il ne s’agit pas de peur. Il ne s’agit pas d’autocensure. Il s’agit d’un choix. Un choix qui consiste à dire : la liberté existe, mais tout ce qui est possible n’est pas souhaitable. Ce déplacement peut dérouter une génération formée dans la culture de la transgression. Mais il correspond à une réalité sociale : la France d’aujourd’hui est plus diverse qu’hier. Les identités y sont plus visibles, plus sensibles.
Dans un tel contexte, la critique des religions n’est jamais purement théorique. Elle touche des personnes concrètes.
Sacralisation ou responsabilité ?
En parlant de « victoire idéologique » de ceux qui auraient « ethnicisé » la religion, François Kraus suggère que ces jeunes auraient intégré une vision figée de l’identité. Peut-être. Mais le sondage ne permet pas de l’affirmer. Il montre seulement qu’une majorité d’entre eux considère que critiquer les religions n’est pas socialement acceptable.
On peut interpréter cela comme une sacralisation. On peut aussi y voir une responsabilité accrue : la conscience que les discours publics ont des conséquences.
Les organisations internationales qui travaillent sur la prévention des violences soulignent régulièrement que la stigmatisation répétée de groupes minoritaires alimente la polarisation. Les adolescents ne vivent pas hors du monde. Ils en observent les fractures.
Refuser la banalisation de la critique religieuse peut être une manière de tenter de désamorcer ces fractures. Ce n’est pas un renoncement. C’est une prise de position.
Ce que certains ont du mal à accepter
Au fond, ce qui dérange peut-être, ce n’est pas le chiffre. C’est l’idée que la jeune génération ne place pas la liberté d’expression au sommet d’une hiérarchie abstraite, détachée de ses effets sociaux.
Elle semble vouloir conjuguer liberté et responsabilité.
Cela ne signifie pas qu’elle ait raison sur tout. Cela ne signifie pas que le débat critique sur les religions doive disparaître. Une société démocratique a besoin de discussion, y compris sur les croyances. Mais transformer un jugement moral en menace pour la République relève d’une dramatisation excessive.
Les 15-17 ans n’ont pas voté pour le retour du blasphème comme délit. Ils ont exprimé une préférence normative : celle du respect plutôt que de la confrontation. On peut en débattre. On peut la contester. Mais on ne peut pas la caricaturer. Car derrière ces 58 %, il n’y a peut-être pas une génération qui sacralise. Il y a peut-être une génération qui assume de ne pas confondre liberté et intolérance. Et qui, à sa manière, redéfinit les contours du vivre-ensemble.