L’article récemment publié par l’avocat japonais Kito Masaki à propos de l’assassinat de l’ancien Premier ministre Shinzo Abe ne relève plus seulement de la controverse intellectuelle ou du débat juridique. Il constitue un glissement inquiétant vers une forme de justification implicite du terrorisme, au nom d’un combat idéologique assumé contre certains mouvements religieux, en particulier l’Église de l’Unification.
Membre du « Réseau national des avocats contre la vente spirituelle », Kito Masaki est une figure centrale d’un activisme juridique japonais profondément hostile aux mouvements spirituels qu’il considère comme nuisibles. Dans son texte, il ne se contente pas de critiquer l’Église de l’Unification ou d’en dénoncer les pratiques : il conteste la sévérité de la condamnation à perpétuité de l’assassin de Shinzo Abe, estimant que les circonstances personnelles de ce dernier — notamment l’engagement religieux de sa mère — auraient dû être reconnues comme des circonstances atténuantes.
Un tel raisonnement pose un problème majeur, à la fois juridique, éthique et politique. Dans de nombreux pays démocratiques, dont la France, la justification ou l’apologie d’actes terroristes constitue un délit pénal. Cette interdiction n’est pas formelle ou symbolique : elle repose sur l’idée fondamentale qu’aucune cause idéologique, sociale ou personnelle ne peut servir à relativiser un acte de violence politique délibéré visant à tuer et à terroriser. Or c’est précisément ce que fait l’argumentation développée par Kito Masaki.
En expliquant que l’assassin n’aurait pas agi s’il n’avait pas été confronté à l’existence de l’Église de l’Unification, et en suggérant que la dissolution anticipée de ce mouvement aurait permis d’éviter le meurtre, l’avocat opère une inversion radicale des responsabilités. La violence n’est plus le fait d’un individu qui choisit de tuer ; elle devient la conséquence indirecte d’une organisation religieuse, présentée comme cause première du crime. Ce raisonnement revient à déplacer la faute du terroriste vers ses cibles idéologiques.
Car il faut rappeler un point essentiel : les victimes de cet attentat ne se limitent pas à Shinzo Abe, aussi central et tragique que soit son assassinat. Les membres de l’Église de l’Unification sont eux aussi des victimes directes de cet acte. L’attentat visait explicitement à frapper, à intimider et à dissuader toute relation avec ce mouvement religieux. Il s’agit bien là d’une logique terroriste classique : user de la violence pour envoyer un message politique ou idéologique, et instiller la peur au sein d’un groupe identifié.
Justifier cet acte, même indirectement, revient donc à s’en faire le complice moral. Cela revient à valider l’idée selon laquelle la violence serait un moyen compréhensible — voire efficace — pour régler des différends idéologiques ou religieux. Une telle position est d’autant plus troublante lorsqu’elle est portée par un avocat, c’est-à-dire par un professionnel censé défendre l’État de droit et le principe de responsabilité individuelle.
Il convient également de rappeler ce qui était précisément reproché à Shinzo Abe par son assassin. Il ne s’agissait ni d’une appartenance religieuse, ni d’un rôle institutionnel au sein de l’Église de l’Unification, mais d’avoir adressé un message vidéo à l’occasion d’un événement organisé par ce mouvement. Ce type de participation n’a rien d’exceptionnel. Des personnalités internationales de premier plan, comme l’ancien président américain Donald Trump ou l’ancien secrétaire général des Nations unies Ban Ki-moon, ont également pris part à des événements liés à cette organisation. Seront-ils les prochaines cibles et Kito Masaki excusera-t-il le geste à nouveau ?
Si l’on accepte le raisonnement de Kito Masaki, alors toute personnalité publique entretenant un lien, même symbolique ou ponctuel, avec un mouvement religieux controversé pourrait être considérée comme une cible « compréhensible » de la violence. Une telle logique est profondément incompatible avec les principes démocratiques.
Il suffit d’ailleurs de procéder à un simple exercice de transposition pour mesurer l’ampleur de la dérive. Si un responsable politique était assassiné en raison de ses liens avec une organisation chrétienne, musulmane ou juive, nul ne douterait qu’il s’agisse d’un acte terroriste motivé par la haine religieuse. Et l’indignation serait générale si un juriste expliquait que, si cette religion n’existait pas, le crime n’aurait pas eu lieu, et que l’assassin méritait donc l’indulgence.
Pourquoi ce qui serait unanimement condamné dans ces cas deviendrait-il acceptable lorsqu’il s’agit d’un mouvement religieux minoritaire, impopulaire ou controversé ? La réponse tient moins au droit qu’à l’idéologie. Lorsqu’un combat antireligieux devient si central qu’il conduit à relativiser la gravité d’un assassinat politique, c’est le combat lui-même qui doit être interrogé.
Critiquer des mouvements religieux, enquêter sur d’éventuels abus, défendre des personnes réellement lésées est légitime. Mais dès lors que cette critique conduit à excuser, même partiellement, un acte terroriste, elle sort du champ du débat démocratique pour entrer dans celui de la légitimation de la violence. Une société qui accepte ce glissement met en danger non seulement la liberté religieuse, mais aussi les fondements mêmes de la justice et de la coexistence pacifique.
Car au bout du compte, la question posée par l’article de Kito Masaki n’est pas celle de l’Église de l’Unification. Elle est bien plus fondamentale : voulons-nous vivre dans un monde où l’on commence à expliquer pourquoi un terroriste avait peut-être de « bonnes raisons » de tuer ?