Il y a des moments où le miroir tendu par la communauté internationale devient si net qu’il en devient insupportable pour ceux qui s’y regardent. Le dernier rapport des représentants personnels de la présidence de l’OSCE, suite à leur visite en France en juin 2025, est de ceux-là. Ce document n’est pas seulement une énième compilation de griefs administratifs. C’est un réquisitoire clinique, presque chirurgical, contre une dérive française que nous sommes de plus en plus nombreux à dénoncer : la transformation d’une laïcité de liberté en une laïcité de contrôle, voire de combat. L’ambassadeur Evren Dağdelen Akgün, le rabbin Andrew Baker et le professeur Wolfgang Palaver ne sont pas des militants ; ce sont des observateurs chevronnés qui, au fil de leurs rencontres avec la société civile et les autorités, ont vu se dessiner le portrait d’une République qui, à force de vouloir protéger ses valeurs, finit par piétiner celles de ses propres citoyens.
Ce qui frappe d’emblée à la lecture de ce rapport, c’est le sentiment d’urgence qui s’en dégage concernant la communauté juive. On parle ici de la plus grande communauté juive d’Europe, plus de 500 000 personnes, qui vit aujourd’hui dans une sorte de malaise existentiel permanent. Quand le directeur exécutif du CRIF confie aux délégués de l’OSCE que presque chaque famille juive en France a, à un moment ou à un autre, envisagé l’émigration, on ne peut plus se contenter de discours lénifiants sur le « vivre-ensemble ». Le rapport décrit une « atmosphère » d’antisémitisme sur les campus universitaires, avec des incidents violents récurrents, souvent liés à l’activisme pro-palestinien. Mais le plus tragique, c’est peut-être ce qui se passe dans les écoles secondaires, où le harcèlement pousse les familles à un exode silencieux vers le privé. Et là, on touche au cœur de l’absurdité française : parce que notre dogme républicain interdit de collecter des données basées sur la religion, cet exode reste officiellement invisible. L’État se veut aveugle pour être juste, mais cette cécité volontaire l’empêche de soigner les plaies qu’il refuse de voir. On se retrouve avec une communauté qui doit payer de sa poche pour sa propre sécurité, une charge que l’OSCE juge, à juste titre, discriminatoire par rapport aux autres cultes.
Mais le rapport ne s’arrête pas aux frontières de la communauté juive. Il plonge avec une franchise rare dans la réalité vécue par les sept millions de musulmans de France. Ici, le mot qui revient est celui de « sécurisation ». La loi de 2021 sur le « séparatisme », censée renforcer les principes républicains, est vécue sur le terrain comme une forme de punition collective. Les organisations de la société civile rencontrées par l’OSCE décrivent un climat de suspicion généralisée, où des imams sont expulsés et des associations dissoutes sur la base d’accusations souvent floues, sans réel droit à la contradiction. Le décalage entre le ressenti de discrimination — qui touche plus d’un million de personnes — et le nombre dérisoire de condamnations annuelles (parfois moins de cinq !) est proprement scandaleux. Cette impunité de fait pour les actes anti-musulmans, couplée à une rhétorique médiatique de plus en plus agressive, crée un cocktail explosif. On demande à des citoyens de prouver sans cesse leur loyauté, tout en leur refusant la protection élémentaire que l’État doit à chacun.
C’est cependant sur le chapitre des « minorités religieuses » et de la fameuse Miviludes que le rapport de l’OSCE devient le plus cinglant, et c’est là que mon regard de journaliste s’arrête avec une attention particulière. La Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires est ici dépeinte comme un organe dont la méthodologie est pour le moins opaque. Le rapport souligne un « deux poids, deux mesures » qui devrait faire rougir n’importe quel défenseur de l’État de droit. Des pratiques comme le prosélytisme public ou la collecte de fonds, qui ne posent aucun problème lorsqu’elles sont le fait des grandes religions historiques, sont immédiatement étiquetées comme des « aberrations » ou des « dérives » lorsqu’elles émanent de groupes plus petits. L’OSCE cite nommément les Témoins de Jéhovah et la Scientology. Concernant cette dernière, le rapport est d’une clarté limpide : le fait que la Miviludes consacre une page entière à ce mouvement dans son rapport 2025, en le traitant de fait comme une secte, est considéré comme un acte qui alimente directement la discrimination et la stigmatisation.
Cette stigmatisation n’est pas qu’une vue de l’esprit ou une querelle de sémantique. Elle a des répercussions concrètes et dévastatrices. Le rapport mentionne, par exemple, que le conseiller pour les affaires religieuses du ministère des Affaires étrangères refuse tout simplement de rencontrer les représentants de la Scientology, au motif qu’ils seraient une « secte ». On croit rêver. Comment un État qui se pique de donner des leçons de droits de l’homme au monde entier peut-il pratiquer un tel arbitraire administratif sur son propre sol ? Refuser le dialogue, c’est déjà exclure. C’est transformer des citoyens en parias de la République. Pour les observateurs de l’OSCE, cette dérive « antireligieuse » de la laïcité cherche à gommer toute expression de foi de l’espace public, transformant une loi de liberté — celle de 1905 — en un instrument de coercition. C’est pathétique et, disons-le franchement, indigne d’une grande démocratie.
Le rapport n’oublie pas non plus les « invisibles » de notre système : les Sikhs, contraints de retirer leur turban pour des photos d’identité ou subissant des pressions pour couper leurs cheveux à l’école, une exigence que nos voisins italiens ou belges jugent pourtant inutile. Ou encore les communautés Roms et Sinti, victimes d’un antitsiganisme systémique qui les prive de droits fondamentaux comme l’éducation ou la santé, simplement parce qu’ils n’ont pas d’adresse fixe. C’est une forme de ségrégation bureaucratique qui criminalise un mode de vie. L’OSCE dénonce ici une faillite de l’universalisme français qui, à force de vouloir traiter tout le monde de la même manière, finit par écraser les spécificités de ceux qui ne rentrent pas dans le moule.
En refermant ce rapport, on ne peut qu’être frappé par le décalage entre les intentions affichées par nos gouvernants et la réalité décrite par ces experts internationaux. La secrétaire générale de la CNCDH le dit elle-même dans le document : les normes sont bonnes, mais c’est l’implémentation qui pêche. Les juges sont réticents à se former, la police manque de moyens ou de volonté pour qualifier correctement les crimes de haine, et le discours politique, à l’approche de 2027, se durcit dangereusement. La laïcité ne doit pas être le bras armé d’une idéologie qui combat le religieux, mais le garant d’un espace où chaque spiritualité peut s’épanouir dans le respect de l’autre.
Pour moi, ce rapport est un signal d’alarme. La liberté religieuse est souvent le premier domino à tomber avant que les autres libertés civiles ne suivent. Quand on commence à stigmatiser un groupe, qu’il s’agisse des musulmans, des juifs, des scientologistes ou des Roms, on fragilise l’ensemble de l’édifice républicain. Il est temps que la France sorte de son arrogance législative et entende ce que le monde lui dit. La laïcité de 1905 était une loi d’apaisement ; celle de 2025, telle que décrite par l’OSCE, ressemble de plus en plus à une loi de surveillance. Il est encore temps de rectifier le tir, de revenir à un dialogue sincère et de cesser d’utiliser la stigmatisation comme outil de gouvernement. Car une République qui a peur de la foi de ses citoyens est une République qui doute de sa propre force.