À Johannesburg, la controverse autour de la régulation des institutions religieuses révèle une tension profonde entre la volonté de l’État de répondre à des abus réels et la protection constitutionnelle de la liberté de religion. En relançant son projet de cadre d’auto-régulation pour les lieux de culte, la Commission pour la promotion et la protection des droits des communautés culturelles, religieuses et linguistiques (CRL Rights Commission) a ravivé un débat ancien mais jamais tranché sur les limites de son mandat.
La création d’un Section 22 Committee, chargé de définir des normes de gouvernance pour les organisations religieuses et d’envisager des mécanismes de reconnaissance formelle, est présentée par la CRL comme une réponse proportionnée aux scandales qui ont marqué certaines communautés religieuses ces dernières années. La commission affirme agir dans un souci de protection des fidèles et de restauration de la confiance du public, tout en soulignant le caractère consultatif et non coercitif de ses propositions.
Cette lecture est toutefois vivement contestée par les South African Church Defenders (SACD), qui ont saisi la Haute Cour afin de faire invalider ce qu’ils considèrent comme une dérive institutionnelle. Pour eux, la CRL outrepasse clairement son rôle de promotion et de protection des droits en s’arrogeant une fonction normative. La liberté de religion, rappellent-ils, ne se limite pas à la liberté de croyance ou de culte, mais inclut le droit des communautés religieuses à déterminer librement leur organisation interne, leurs structures d’autorité et leurs règles de gouvernance. Toute tentative de standardisation imposée par un organe public constitue, selon eux, une atteinte directe à ce principe.
Le débat est d’autant plus sensible que le cadre juridique sud-africain prévoit déjà des mécanismes pour sanctionner les abus. Fraude, violences, abus sexuels ou exploitation économique relèvent du droit pénal et du droit civil, applicables à tous sans distinction de statut religieux. Pour les opposants au projet de la CRL, le problème n’est donc pas l’absence de lois, mais leur application inégale. Introduire une régulation spécifique des religions risquerait, selon eux, de créer un régime d’exception injustifié, où les communautés religieuses seraient soumises à un contrôle accru par rapport à d’autres formes d’associations.
Le South African Council of Churches (SACC) adopte une position intermédiaire, mais non dénuée de critiques. Tout en reconnaissant la nécessité de lutter contre les dérives et de protéger les personnes vulnérables, le Conseil met en garde contre une confusion des rôles. À ses yeux, confier à un organe d’État la tâche d’évaluer la légitimité, la gouvernance ou la conformité morale des institutions religieuses ouvre la voie à une immixtion incompatible avec l’esprit de la Constitution. Le SACC insiste sur le fait que la responsabilité première de l’État est de faire respecter la loi existante, non de redéfinir les contours de la vie religieuse.
À cela s’ajoute une inquiétude plus structurelle concernant la posture même de la CRL. Bien que chargée de représenter l’ensemble des communautés religieuses, culturelles et linguistiques du pays, la commission est perçue par plusieurs acteurs comme adoptant une approche largement centrée sur le christianisme, tant dans son discours que dans les secteurs visés par ses initiatives. Dans un pays marqué par un pluralisme religieux constitutionnellement garanti, cette focalisation soulève des interrogations sur la capacité de la CRL à agir comme un arbitre neutre et inclusif.
Au-delà des intentions affichées, c’est donc la logique même du projet qui est contestée. En prétendant encadrer la gouvernance religieuse, la CRL risque de créer un précédent où l’État, sous couvert de protection, s’arrogerait progressivement le droit de définir ce qui constitue une religion « acceptable » ou « bien gérée ». Une telle évolution ferait peser un risque durable sur la liberté religieuse, en transformant un organe de protection des droits en instance de surveillance normative.
À terme, la question posée aux juges dépasse le seul cas sud-africain. Elle touche à un dilemme fondamental des démocraties constitutionnelles : comment combattre les abus sans affaiblir les libertés qu’elles prétendent défendre. En l’absence de garanties claires et de limites strictes, l’initiative de la CRL apparaît moins comme une solution aux dérives religieuses que comme une source potentielle de nouvelles atteintes aux droits fondamentaux, dont les conséquences pourraient s’étendre bien au-delà du champ religieux.