Depuis plusieurs années, l’Espagne vit une transformation discrète mais significative de son paysage religieux : loin des polémiques médiatiques autour des grandes religions traditionnelles, un courant évangélique en pleine expansion s’illustre aujourd’hui par une présence institutionnelle croissante sur le territoire. Selon les chiffres publiés en décembre 2025 par l’Observatoire du pluralisme religieux, projet de la Fundación Pluralismo y Convivencia, le nombre de lieux de culte évangéliques enregistrés approche désormais 4 800, une progression notable qui atteste d’une diversification des pratiques religieuses en Espagne.
Ces données, qui se fondent sur la comptabilisation des « places of worship » — terme englobant les lieux consacrés à la prière et aux rassemblements communautaires — montrent que les confessions évangéliques sont aujourd’hui les plus implantées parmi les religions dites « minorités ». Avec 4 763 sites recensés en 2025, elles se rapprochent du seuil symbolique des 5 000 lieux de culte, derrière la prédominance incontestée du catholicisme, mais devant d’autres traditions, musulmane notamment.
Cette progression s’inscrit dans un contexte plus large de recomposition religieuse. En Espagne, l’implantation matérielle des cultes — souvent perçue comme un miroir de la dynamique confessionnelle — reflète, dans une certaine mesure, la transformation des identités spirituelles. Alors que le catholicisme demeure majoritaire parmi les personnes se déclarant croyantes (46 %), une part croissante de la population se dit sans appartenance religieuse, qu’elle se définisse comme indifférente, agnostique ou athée (42 %). Cela traduit une double tendance : une sécularisation profonde des comportements religieux et, parallèlement, l’émergence de formes de dévotion alternatives, parmi lesquelles figure l’évangélisme.
La répartition géographique de ces lieux de culte évangéliques n’est pas uniforme : certaines régions concentrent une part disproportionnée de cette présence. La Catalogne arrive en tête, avec 1 010 lieux recensés, loin devant Madrid (855), l’Andalousie (744) et la Communauté valencienne (510). Cette concentration reflète sans doute des facteurs historiques et sociologiques locaux, mais aussi l’implantation de réseaux associatifs et d’Églises actives sur le plan social.
L’importance de ces chiffres tient en partie à l’absence de données exhaustives sur les croyances individuelles en Espagne : l’État n’opère pas de recensement direct des opinions religieuses de façon régulière. Les observatoires tels que celui du pluralisme se fondent donc sur des données administratives et des registres institutionnels pour établir des tendances. Il en ressort néanmoins que les communautés évangéliques, souvent issues de mouvements protestants historiques comme aussi de courants néo‑pentecôtistes, ont su, au fil des décennies, créer une infrastructure vivante et visible dans de nombreuses villes et villages.
Cette progression ne doit pas être interprétée uniquement en termes quantitatifs. Elle incarne aussi des mutations culturelles plus larges : alors que les pratiques religieuses traditionnelles reculent chez une part importante de la population, d’autres formes de religiosité, souvent plus individualisées et communautaires, se développent. Les Églises évangéliques jouent fréquemment un rôle social au‑delà de la seule célébration cultuelle, en promouvant des initiatives éducatives ou caritatives, et deviennent des espaces de sociabilité pour des populations fragilisées ou migrantes.
Le paysage religieux espagnol reste donc profondément marqué par la pluralité et la transformation. Dans un pays qui fut, pendant des siècles, l’un des bastions de la chrétienté romaine, la montée des lieux de culte évangéliques illustre un changement patient, discret mais tangible. La progression des sites de culte évangéliques n’efface pas la présence catholique — encore de loin majoritaire avec près de 23 000 lieux de culte — mais elle en reconfigure les marges.