Séoul continue de se présenter comme l’une des démocraties les plus abouties d’Asie de l’Est, adossée à un État de droit solide et à une Constitution qui garantit explicitement la liberté de religion. Pourtant, depuis l’alternance politique intervenue au sommet de l’État, une série d’affaires judiciaires visant des responsables religieux de premier plan interroge autant la réalité d’éventuelles infractions que la cohérence de leur enchaînement. À mesure que les procédures s’accumulent, une même question s’impose : celle d’un usage ciblé de l’outil pénal à l’encontre de figures religieuses perçues comme proches, ou supposées proches, de l’ancien pouvoir.
L’arrestation de Hak Ja Han Moon, dirigeante historique de la Family Federation for World Peace and Unification (Eglise de l’Unification), s’inscrit pleinement dans ce contexte. À plus de 80 ans, cette figure spirituelle internationale a été placée en détention provisoire à l’automne 2025 dans le cadre d’une enquête pour corruption impliquant également d’anciens responsables politiques. Le parquet l’accuse d’avoir autorisé des dons politiques illégaux et des cadeaux de luxe à des proches de l’exécutif précédent, notamment lors de la campagne présidentielle de 2022, en mobilisant des fonds issus de son organisation religieuse.
Ces accusations sont fermement rejetées par Mme Moon, qui nie toute implication personnelle et conteste la lecture qui est faite des relations entretenues par son mouvement avec le pouvoir d’alors. Mais, au-delà du fond du dossier, c’est le moment choisi et la méthode employée qui retiennent l’attention. L’enquête a connu une accélération notable après le changement de majorité, et la décision de recourir à la détention provisoire — officiellement motivée par un risque de destruction de preuves — a surpris jusque dans les milieux judiciaires. Âgée, affaiblie et étroitement surveillée, la dirigeante religieuse ne présentait ni profil de fuite ni capacité opérationnelle manifeste à entraver l’instruction.
Pour ses défenseurs, cette incarcération ne peut être dissociée du positionnement politique attribué de longue date à l’Église de l’Unification, régulièrement décrite par ses détracteurs comme conservatrice et proche des cercles du pouvoir sortant. Dans un climat de recomposition politique, l’affaire apparaît alors comme un règlement de comptes indirect, où une organisation religieuse controversée devient le réceptacle commode de fautes attribuées à un système désormais déchu.
Quelques mois plus tôt, l’arrestation du pasteur Hyun-bo Son avait déjà nourri un malaise similaire. Responsable d’une importante église protestante à Busan, il a été placé en détention provisoire pour violation de la loi électorale, après avoir invité un candidat politique à s’exprimer lors d’un culte et organisé des prières interprétées comme un soutien électoral. Les faits matériels ne sont pas contestés ; le pasteur revendique toutefois leur caractère religieux et nie toute intention partisane.
Là encore, le durcissement de la réponse judiciaire tranche avec les pratiques antérieures. Des faits comparables avaient jusque-là donné lieu à des amendes ou à des avertissements. Le recours à l’incarcération préventive, justifié par un risque de fuite ou d’entrave à l’enquête alors même que les événements étaient publics et documentés, a été interprété par ses soutiens comme une sanction disproportionnée. Le pasteur Son est connu pour ses prises de position conservatrices et pour ses critiques répétées à l’égard de l’actuelle majorité — un élément que ses fidèles estiment impossible à dissocier du traitement dont il fait l’objet.
Pris ensemble, ces deux dossiers dessinent une cartographie singulière : celle de poursuites concentrées sur des figures religieuses identifiées, à tort ou à raison, comme appartenant à l’écosystème idéologique de l’ancien pouvoir. Officiellement, les autorités invoquent la neutralité de l’État et la nécessité de prévenir toute ingérence religieuse dans la vie politique. Dans les faits, la sélection des cibles, le calendrier des procédures et le recours répété à la détention provisoire alimentent l’idée d’une entreprise de nettoyage politique menée par voie judiciaire, avec des effets délétères sur la liberté de religion à la fois des leaders religieux mais aussi des fidèles.
En assimilant certaines expressions religieuses à des menaces politiques, l’État ne se contente plus d’arbitrer la frontière entre foi et pouvoir : il redéfinit unilatéralement les contours du légitime. La liberté de religion, pourtant garantie par la Constitution, se trouve alors conditionnée à une neutralité idéologique implicite — et à une loyauté supposée envers le pouvoir en place.
Dans un pays où les religions ont longtemps constitué des relais d’opinion, des espaces de mobilisation et parfois de contestation, cette évolution marque une inflexion notable. Elle pose deux questions que Séoul ne peut plus esquiver : à partir de quand la lutte contre les abus devient-elle une stratégie d’élimination des soutiens réels ou supposés d’un camp politique désormais hors du pouvoir ? Et jusqu’où les atteintes à liberté de religion peuvent aller avant que la Corée du Sud ne réalise qu’elle prend le mauvais chemin ?