La gnose vient d’un mot grec (gnôsis) qui signifie « connaissance ». Dans le langage religieux ancien, ce terme désigne une connaissance profonde et directe des réalités spirituelles, censée permettre à l’être humain de comprendre d’où il vient, ce qu’il est et comment il peut se libérer de ce qui le retient dans le monde matériel. Ce n’est pas une connaissance intellectuelle ou scolaire, mais une connaissance intérieure et transformative que les gnostiques présentent comme essentielle pour atteindre un salut qui dépasse la simple croyance ou l’obéissance à des règles extérieures.
Le terme gnosticisme n’a pas été utilisé par les protagonistes eux-mêmes ; ce mot apparaît plus tard, notamment chez des historiens modernes, pour désigner un ensemble de courants religieux et philosophiques très divers qui ont circulé principalement entre le Ier et le IVe siècle de notre ère dans l’Empire romain et au Proche-Orient. Ces courants ne formaient pas une religion unique et organisée avec une hiérarchie centralisée, mais ils partageaient un noyau d’idées : l’importance de la connaissance salvatrice, une vision particulière de Dieu, de l’homme et du monde, et souvent une critique de la création matérielle.
Chez la plupart des gnostiques antiques, le monde matériel n’est pas considéré comme l’œuvre directe du Dieu suprême. Ils imaginent une réalité spirituelle première, un Dieu véritablement transcendant et ineffable, totalement au-delà du monde visible. De ce Dieu suprême émanent des réalités spirituelles que l’on appelle parfois des éons (les éons sont des réalités ou des puissances spirituelles émanées du Dieu suprême. Ils représentent des aspects ou des manifestations du monde divin et forment une sorte de hiérarchie céleste située entre le Dieu transcendant et le monde matériel). Dans de nombreux récits gnostiques, l’un de ces éons, souvent nommé Sophia, c’est-à-dire la Sagesse, tente de connaître ou d’atteindre la plénitude divine. De cette tentative naît une entité inférieure, le Démiurge, qui fabrique le monde matériel. Ce Démiurge est parfois décrit comme ignorant, parfois comme orgueilleux, et il se croit le seul dieu existant. Le monde qu’il crée est imparfait et devient le lieu où l’âme humaine se trouve enfermée.
Cette conception conduit les gnostiques à voir la matière, le corps et le monde visible comme une prison ou, au minimum, comme un voile qui empêche l’âme de se souvenir de son origine divine. Selon eux, une étincelle divine est présente chez certains êtres humains, mais elle est plongée dans l’oubli. La gnose a précisément pour but de réveiller cette étincelle, de rappeler à l’être humain sa véritable origine et de lui permettre de retourner, après la mort ou par une transformation intérieure, vers le monde divin dont il est issu.
Dans cette perspective, le salut ne repose pas d’abord sur la foi, les rites, les sacrifices ou l’observance de règles morales, mais sur une révélation intérieure. La connaissance salvatrice n’est pas simplement transmise par des livres ; elle suppose une expérience spirituelle, parfois présentée comme une initiation ou un éveil. Tous les êtres humains ne sont pas nécessairement capables de recevoir cette gnose, ce qui a souvent valu aux gnostiques la réputation d’élitisme.
Le gnosticisme se développe dans un contexte religieux et culturel très riche, marqué par le judaïsme, le christianisme naissant, les philosophies grecques, en particulier le platonisme, ainsi que diverses traditions orientales et cultes à mystères. Certains courants gnostiques se réclament de Jésus et s’inscrivent dans le christianisme des premiers siècles. Ils voient en Jésus non seulement un sauveur par sa mort et sa résurrection, mais surtout un révélateur venu transmettre une connaissance cachée sur l’origine divine de l’homme et la manière de se libérer du monde matériel. Dans plusieurs écrits gnostiques, Jésus enseigne des vérités secrètes à quelques disciples, souvent après sa résurrection.
Ces conceptions entrent progressivement en conflit avec le christianisme qui se structure autour des Églises locales, des évêques, des sacrements et d’un enseignement destiné à être commun à tous les croyants. Les responsables de l’Église considèrent que le message chrétien doit être universel et accessible, alors que les doctrines gnostiques semblent réserver le salut à ceux qui possèdent une connaissance particulière. Dès le IIe siècle, des théologiens chrétiens rédigent de nombreux écrits contre les gnostiques, qu’ils accusent de déformer la foi chrétienne.
Il existait une grande diversité d’écoles et de maîtres gnostiques. Certains étaient très proches du christianisme, d’autres s’en éloignaient davantage. Des figures comme Simon le Magicien, Valentin ou Basilide sont connues principalement par les critiques de leurs adversaires, mais aussi, désormais, par certains textes qui leur sont attribués ou qui reflètent leur pensée. Ces courants développaient souvent des mythes complexes décrivant la structure du monde divin, la chute de l’âme dans la matière et son chemin de retour vers la lumière.
Pendant longtemps, la connaissance du gnosticisme a reposé presque exclusivement sur les écrits de ses opposants, notamment les Pères de l’Église, ce qui donnait une image partielle et souvent négative de ces mouvements. Cette situation a profondément changé au XXe siècle, avec la découverte en 1945 de la bibliothèque de Nag Hammadi, en Égypte. Cette collection de manuscrits, rédigés en copte, contient une cinquantaine de textes attribués à des courants gnostiques ou proches de la gnose. On y trouve des évangiles, des dialogues, des traités mythologiques et des textes de méditation spirituelle.
Parmi ces écrits figurent l’Évangile selon Thomas, l’Évangile de Philippe, l’Évangile de Marie, l’Apocryphon* de Jean ou encore des traités décrivant l’origine du monde et le destin de l’âme. D’autres textes importants, comme la Pistis Sophia, étaient déjà connus avant cette découverte mais ont été mieux compris grâce aux recherches récentes. Ces documents montrent que le gnosticisme n’était pas une doctrine unique, mais un ensemble de traditions variées, parfois contradictoires, unies par l’importance accordée à la connaissance intérieure.
De très nombreux textes gnostiques ont disparu. À partir du IVe siècle, lorsque le christianisme devient religion officielle de l’Empire romain, les écrits jugés hérétiques cessent d’être copiés, sont détruits ou tombent dans l’oubli. Certains ont été volontairement cachés, sans doute pour les protéger, comme ce fut le cas à Nag Hammadi. Il est probable que seule une partie de la littérature gnostique antique soit parvenue jusqu’à nous.
Les gnostiques n’ont pas toujours été persécutés par les autorités romaines, car ils étaient souvent perçus comme faisant partie du vaste ensemble chrétien. En revanche, ils ont été vivement combattus par l’Église institutionnelle, qui les a exclus, condamnés doctrinalement et privés de reconnaissance. Lorsque l’Église a acquis un pouvoir politique, cette opposition a contribué à la disparition progressive des communautés gnostiques organisées.
À partir du Moyen Âge, le gnosticisme en tant que mouvement structuré disparaît, mais certaines de ses idées continuent de circuler. On retrouve des thèmes proches de la gnose dans certains mouvements religieux médiévaux, dans l’ésotérisme de la Renaissance, dans des courants mystiques et, plus récemment, dans certaines formes de spiritualité contemporaine. Le gnosticisme a également influencé des penseurs modernes, notamment en psychologie, en philosophie et dans la culture artistique.
Aujourd’hui, le gnosticisme n’existe plus comme religion antique, mais il fait l’objet d’un intérêt renouvelé chez les historiens des religions et chez des personnes en quête de spiritualité intérieure. La redécouverte et l’étude des textes gnostiques ont profondément modifié la compréhension des débuts du christianisme, en montrant qu’ils furent marqués par une grande diversité de croyances et d’interprétations. La gnose apparaît ainsi comme l’une des grandes tentatives spirituelles de l’Antiquité pour répondre aux questions fondamentales sur l’origine du mal, le sens de l’existence et la possibilité de la libération intérieure.
* Un apocryphon (du grec « caché ») est un écrit religieux (ou autre) dont l’authenticité est douteuse ou non reconnue par une autorité établie