
La condamnation à la prison à vie de Mubarak Ahmad Saani, membre de la minorité ahmadie, par un tribunal du Pendjab, marque une évolution notable dans l’application des lois pakistanaises sur le blasphème. Pour la première fois, des actes relevant de la pratique religieuse — en l’occurrence la mémorisation du Coran et l’usage d’un titre religieux — ont été explicitement retenus comme éléments à charge dans une décision judiciaire.
Le jugement a été rendu en décembre 2025 par une Additional Sessions Court de Lalian. L’accusé a été condamné au titre de l’article 295-B du Code pénal pakistanais, qui prévoit la réclusion à perpétuité en cas d’atteinte au Coran, ainsi qu’à trois ans de prison supplémentaires en vertu de l’article 298-C, qui interdit aux membres de la communauté ahmadie de se présenter comme musulmans ou d’employer des signes distinctifs de l’islam.
Dans le même temps, le tribunal a acquitté Mubarak Ahmad Saani des accusations relevant de la loi provinciale du Pendjab sur l’impression et l’enregistrement du Coran, reconnaissant l’absence de preuve de toute dégradation matérielle ou altération physique du texte sacré.
Une condamnation sans profanation matérielle
Selon les éléments repris dans le jugement, aucune profanation physique du Coran n’a été établie. La condamnation repose principalement sur l’interprétation de pratiques religieuses et d’éléments d’identité. Le tribunal a notamment considéré que le fait pour l’accusé de se présenter comme hafiz-e-Qur’an — une personne ayant mémorisé l’intégralité du Coran — constituait une preuve qu’il se présentait indûment comme musulman.
Des reçus de dons retrouvés lors de l’enquête ont également été pris en compte. Ces documents, émis entre août et décembre 2022, mentionnaient le nom de Mubarak Ahmad Saani accompagné du titre religieux de hafiz et faisaient référence à des contributions à une organisation ahmadie. Le tribunal a estimé que l’usage de ce titre sur des documents courants renforçait l’accusation de représentation religieuse interdite.
Ainsi, des éléments relevant de la pratique religieuse personnelle et de la vie communautaire ont été juridiquement interprétés comme des infractions pénales, indépendamment de tout acte de violence, de trouble à l’ordre public ou de dégradation matérielle.
Un cadre juridique déjà contesté
La communauté ahmadie, fondée à la fin du XIXᵉ siècle, est officiellement déclarée non musulmane par la Constitution pakistanaise depuis 1974. Les articles 298-B et 298-C du Code pénal, introduits dans les années 1980, restreignent strictement l’expression religieuse des Ahmadis et criminalisent l’usage de terminologies, titres ou pratiques associées à l’islam.
Ces dispositions s’ajoutent aux lois sur le blasphème, régulièrement critiquées pour leur application extensive et leur impact sur les minorités religieuses. Dans ce contexte, la décision rendue à Lalian apparaît comme une extension de ces mécanismes juridiques, en intégrant des actes de dévotion — tels que la mémorisation du Coran — dans le champ des comportements pénalement répréhensibles.
Une affaire aux implications plus larges
L’International Human Rights Committee (IHRC) a dénoncé ce jugement, y voyant une criminalisation directe de la croyance et de l’identité religieuse. L’organisation souligne que cette affaire ne se limite pas à un cas individuel, mais qu’elle pose la question de la frontière entre foi et infraction pénale dans le droit pakistanais.
En traitant des pratiques religieuses comme des éléments incriminants en fonction de l’appartenance confessionnelle de l’accusé, la décision judiciaire ouvre la voie à une interprétation élargie des lois existantes. Elle intervient alors que le Pakistan est signataire de plusieurs instruments internationaux garantissant la liberté de religion et la non-discrimination.
Pour les défenseurs des droits fondamentaux, cette affaire constitue un énième signal d’alerte. Elle illustre une évolution dans laquelle l’expression religieuse, même pacifique et privée, peut devenir un fondement de poursuites pénales, renforçant le sentiment d’insécurité juridique au sein des minorités religieuses du pays.