Depuis plusieurs années, et de manière accélérée récemment, des communautés religieuses se retrouvent poursuivies non pour des faits clairement délictueux, mais pour des notions beaucoup plus floues telles que « l’emprise », la « sujétion psychologique » ou encore « l’abus de faiblesse ». Le procès intenté à la Famille missionnaire de Notre-Dame (FMND), communauté catholique fondée en 1946 et implantée notamment en Ardèche, s’inscrit pleinement dans cette évolution préoccupante du droit pénal appliqué au fait religieux.
À la lecture attentive des articles consacrés à cette affaire, un point frappe immédiatement : les faits reprochés à la FMND ne relèvent ni de violences physiques systématiques, ni d’abus sexuels, ni de détournements financiers avérés. Ce qui est mis en cause, ce sont avant tout un mode de vie religieux jugé extrêmement exigeant, une discipline communautaire stricte, une vision spirituelle radicale et une séparation volontaire d’avec le monde extérieur, vécues par certains anciens membres comme destructrices.
Les plaignants décrivent une vie rythmée par la prière, le travail, l’obéissance aux supérieurs, une pauvreté matérielle assumée et une limitation des contacts avec l’extérieur. Autant d’éléments qui, pris isolément, ne constituent aucune infraction pénale, mais qui sont présentés par l’accusation comme formant, une fois assemblés, un système d’« emprise » susceptible d’altérer le libre arbitre des membres. Cette logique cumulative, qui transforme des choix religieux en indices de délit, pose un problème majeur pour la liberté de religion.
En effet, la vie religieuse, dans toutes les traditions, a toujours été un choix radical. Quitter sa famille, renoncer à une carrière, obéir à une règle commune, accepter une autorité spirituelle, vivre dans la chasteté, la pauvreté ou l’ascèse, sont des constantes historiques du monachisme chrétien, du bouddhisme, de l’hindouisme ou encore du soufisme. Ces engagements ont toujours suscité des vocations ferventes, mais aussi des abandons, parfois douloureux, et des déceptions profondes. Il y a toujours eu ceux à qui cela convenait et ceux pour qui cela devenait insupportable.
L’histoire religieuse montre également que des anciens membres se retournent régulièrement contre leur communauté, parfois pour des raisons légitimes, parfois dans le cadre de conflits personnels, de blessures affectives ou de ruptures mal vécues. Jusqu’à une époque récente, ces situations relevaient principalement du discernement pastoral, du débat interne aux religions ou, le cas échéant, du droit civil. Ce qui change aujourd’hui, c’est l’intervention croissante du pénal sur le terrain même de la vie spirituelle.
Dans le cas de la FMND, la justice ne reproche pas à la communauté d’avoir contraint physiquement ses membres à rester, ni de les avoir privés de leur statut juridique. Les membres étaient majeurs pour la plupart, libres de partir, et plusieurs l’ont fait. Ce qui est en cause, c’est l’idée que leur consentement aurait été vicié par un climat spirituel intense, une obéissance religieuse forte et une peur morale de mal agir ou de « perdre son âme ».
Or, si ce raisonnement est poussé jusqu’au bout, il devient impossible de distinguer une religion exigeante d’une religion pénalement suspecte. Toute foi sérieuse engage la conscience, mobilise la peur du mal, la crainte de la faute, l’espérance du salut. Toute communauté religieuse structurée propose des normes, des interdits, des pratiques contraignantes et une hiérarchie spirituelle. Si ces éléments deviennent, en eux-mêmes, des preuves d’emprise, alors la liberté religieuse n’est plus qu’une liberté conditionnelle, accordée seulement aux croyances jugées « raisonnables » ou « modérées » par les autorités civiles.
Le danger est d’autant plus grand que les notions de « sujétion psychologique » et d’« emprise » ne reposent pas sur des critères objectifs clairement définis. Elles sont largement interprétatives, dépendantes du ressenti des plaignants, de l’expertise psychologique et du regard culturel porté sur la religion. Ce qui apparaît comme une vocation libre pour les uns peut être requalifié en aliénation pour les autres. La justice se retrouve alors à arbitrer non plus des faits, mais des expériences intérieures et des convictions spirituelles.
En filigrane, c’est une transformation profonde du rapport entre l’État et les religions qui se dessine. La liberté de religion n’est plus conçue comme le droit de croire, de pratiquer et de s’organiser selon ses convictions, mais comme une liberté sous surveillance, subordonnée à une norme implicite de « bonne religion », compatible avec les valeurs dominantes, le confort psychologique et les attentes sociales contemporaines.
Le procès de la FMND, quel qu’en soit l’issue judiciaire, dépasse donc largement le sort d’une communauté particulière. Il pose une question de principe : une société démocratique peut-elle protéger la liberté de religion tout en pénalisant des formes de vie religieuse simplement parce qu’elles sont jugées trop exigeantes, trop séparées du monde ou trop radicales ?