Depuis l’élection du président Lee Jae-myung, la politique sud-coréenne à l’égard de certaines minorités religieuses pose des questions de plus en plus aiguës quant à la conformité de l’action étatique avec les engagements internationaux de la République de Corée en matière de droits fondamentaux, en particulier ceux découlant du Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP), auquel le pays est partie.
Les déclarations et initiatives visant explicitement l’Église de l’Unification, Shincheonji et d’autres mouvements qualifiés de « pseudo-religions » témoignent d’un changement de paradigme : l’intervention de l’État ne semble plus centrée sur la répression d’infractions pénales ou administratives déterminées, mais sur une évaluation substantielle de la légitimité de certaines croyances religieuses. Une telle évolution est susceptible d’engager la responsabilité internationale de l’État.
Cette orientation s’inscrit dans un contexte international où des modèles de contrôle étatique des religions, notamment celui développé par la République populaire de Chine, ont exercé une influence croissante sur certains discours juridiques nationaux. La Chine a justifié la répression de groupes tels que le Falun Gong, l’Église de Dieu Tout-Puissant, et d’une multitude de groupes chrétiens, par une distinction normative entre religions autorisées et organisations considérées comme socialement dangereuses. Des études universitaires ont montré que cette approche a été activement promue à l’étranger afin de créer un climat normatif favorable à la marginalisation juridique des nouveaux mouvements religieux.
La Corée du Sud, comme la France et le Japon, a été identifiée comme réceptive à ce discours, en raison de dynamiques internes mêlant régulation administrative des groupes religieux, concurrence confessionnelle et pressions exercées par des acteurs religieux majoritaires. Toutefois, la trajectoire sud-coréenne récente présente des caractéristiques propres, qui appellent une analyse distincte.
Les développements observés depuis l’arrivée au pouvoir du président Lee peuvent être analysés en deux phases successives, dont les implications au regard du droit international diffèrent.
La première phase a pris la forme de poursuites pénales et électorales. Un responsable lié à l’Église de l’Unification a été accusé d’avoir effectué des dons illégaux à l’ancien président Yoon et à son parti. Hak Ja Han, dirigeante de l’Église de l’Unification, a été arrêtée et demeure détenue. Parallèlement, l’Église de l’Unification et Shincheonji ont été accusées d’avoir violé la législation électorale sud-coréenne en inscrivant un grand nombre de leurs membres aux primaires du parti conservateur.
À ce stade, les autorités pouvaient soutenir que leur action relevait de l’application ordinaire du droit pénal et du droit électoral, ce qui, en soi, n’est pas incompatible avec l’article 18 du PIDCP, dès lors que les restrictions sont fondées sur des règles générales, poursuivent un but légitime et respectent les principes de nécessité et de proportionnalité.
Toutefois, l’instruction a révélé plusieurs éléments susceptibles d’affaiblir cette justification. Le responsable ayant reconnu les dons illégaux a également admis avoir financé le parti du président Lee, ce qui a conduit à la démission d’un ministre. Plusieurs témoins ont déclaré que Han n’avait joué aucun rôle personnel dans ces transactions, malgré les pressions exercées sur lesdits témoins par un juge dont l’impartialité a été publiquement mise en cause. Les chiffres avancés concernant l’inscription massive de membres de l’Église de l’Unification au sein du parti conservateur se sont révélés sensiblement exagérés.
Ces développements ont donné lieu à des protestations internationales, y compris des démarches diplomatiques et politiques adressées aux autorités sud-coréennes depuis l’étranger, certaines atteignant des institutions gouvernementales américaines. Dans le même contexte, des pasteurs protestants critiques du président ont fait l’objet de poursuites, dont l’incarcération du pasteur Son Hyun-Bo pour des infractions présumées à la loi électorale.
À mesure que les fondements juridiques de cette première phase se fragilisaient, l’action de l’État a évolué vers une seconde phase, juridiquement plus problématique au regard du droit international.
Cette seconde phase se caractérise par l’abandon progressif de références à des infractions spécifiques au profit d’une remise en cause générale de la légitimité de certaines organisations religieuses. Le 12 janvier 2026, le président Lee a réuni à la Maison Bleue (siège officiel de la présidence de la République de Corée) des représentants des religions majoritaires. Selon les comptes rendus de la presse, ceux-ci ont affirmé que l’Église de l’Unification, Shincheonji et d’autres mouvements analogues causaient des dommages graves à la société et ont soutenu que leur dissolution recueillerait un large consensus public. Ils ont également proposé que les biens de ces organisations soient utilisés pour indemniser les personnes se présentant comme victimes de ces groupes.
Le président a déclaré que les préjudices causés par ces organisations avaient été trop longtemps négligés et avaient entraîné des dommages importants pour la société. D’autres médias ont rapporté qu’il se montrait favorable à la dissolution de l’Église de l’Unification, de Shincheonji et d’autres organisations qualifiées d’illégitimes ou d’hérétiques. Le Premier ministre a, pour sa part, qualifié ces groupes de « maux sociaux » et a demandé aux ministères compétents d’examiner les moyens juridiques permettant de les éliminer.
D’un point de vue du droit international, cette évolution soulève des risques contentieux significatifs. L’article 18 du PIDCP protège non seulement la liberté individuelle de religion ou de conviction, mais également le droit des communautés religieuses à exister et à s’organiser. Toute restriction doit être prévue par la loi, poursuivre un but légitime strictement défini et être nécessaire et proportionnée. La qualification vague de certaines croyances comme « pseudo-religions » ou « maux sociaux » ne satisfait pas à ces exigences.
Les autorités sud-coréennes ont invoqué, à titre de précédent, la dissolution de l’Église de l’Unification au Japon. Or cette décision japonaise (actuellement contestée en appel et non définitive) a été sévèrement critiquée par quatre rapporteurs spéciaux des Nations unies, qui ont estimé qu’elle reposait sur des notions indéterminées de « bien-être public » incompatibles avec le PIDCP. Ils ont rappelé que les États ne peuvent restreindre la liberté religieuse sur la base d’appréciations générales ou idéologiques, mais uniquement en réponse à des atteintes concrètes et démontrables aux intérêts protégés par l’article 18, paragraphe 3.
Il convient également de souligner que, même dans le cas japonais, la dissolution reposait officiellement sur des accusations de pressions excessives liées aux dons. En Corée du Sud, ces éléments sont largement absents du discours officiel actuel, la justification avancée reposant principalement sur une évaluation substantielle des croyances et de l’identité religieuse des groupes concernés.
Dans ces conditions, la République de Corée s’expose non seulement à des communications individuelles devant le Comité des droits de l’homme des Nations unies, mais également à des critiques renforcées lors de l’Examen périodique universel, ainsi qu’à des interventions accrues des procédures spéciales du Conseil des droits de l’homme.
La situation actuelle place ainsi la Corée du Sud face à une alternative juridique claire : soit maintenir une approche conforme aux obligations découlant du PIDCP et à la jurisprudence internationale en matière de liberté de religion ou de conviction, soit instaurer un régime de régulation des croyances fondé sur des critères idéologiques, au risque d’une violation systémique de ses engagements internationaux.