La République populaire de Chine ne se contente pas d’un contrôle administratif classique des cultes : elle investit massivement — financièrement, humainement et technologiquement — pour asphyxier toute forme de vie religieuse qu’elle ne peut pas dominer ou instrumentaliser. Des protestants des maisons d’Église aux musulmans ouïghours, des bouddhistes tibétains aux catholiques refusant de se soumettre à l’Association patriote, en passant par les membres du Falun Gong, les croyants dans l’Empire du Milieu sont aujourd’hui confrontés à une dynamique de persécution d’une ampleur rarement observée dans le monde contemporain. Mais pourquoi un État riche et puissant, qui s’affiche soi-même comme respectueux de la « liberté de croyance », dépense-t-il autant pour étouffer les religions ?
Le premier élément de réponse tient à la vision stratégique du Parti communiste chinois (PCC). Sous la direction de Xi Jinping, la « sinisation » des religions est devenue une doctrine d’État : il s’agit d’incorporer les religions au projet politique du PCC, de les débarrasser de toute « influence étrangère » et, surtout, de les subordonner à l’idéologie du Parti. Ce concept de « sinisation » implique que les activités religieuses doivent, en théorie, être patriotes, socialistes et compatibles avec les valeurs du régime. Or, cette définition est si vaste qu’elle permet à Pékin d’interpréter pratiquement toute forme d’expression religieuse indépendante comme une menace potentielle à la stabilité politique.
Il y a ici une tension fondamentale : la religion, par nature, met en jeu la conscience individuelle, la fidélité à une transcendance et souvent une allégeance morale qui peut concurrencer l’autorité du Parti. Pour un régime autoritaire comme celui de Pékin, cette dualité est intolérable. Une communauté religieuse active, organisée et fidèle à des valeurs qui lui sont propres — comme la Providence, la Loi divine ou la solidarité communautaire en dehors des structures de l’État — devient potentiellement un foyer de résistance ou d’autonomie. Ainsi, les autorités estiment qu’il faut prévenir la formation de contrepouvoirs, même spirituels. C’est précisément cette logique qui justifie des dépenses colossales dans le contrôle des religions — non pour « éradiquer » la foi en tant que telle, mais pour éliminer toute loyauté qui ne soit pas directement orientée vers le Parti.
Le second facteur tient à la gestion de l’ordre public et de la sécurité intérieure. Les manifestations autour de lieux de culte, la montée de mouvements religieux non officiels ou même la simple existence de communautés religieuses non enregistrées sont perçues par Pékin comme des risques de dissidence. Dans certaines régions, comme le Xinjiang, où la religion est intrinsèquement liée à l’identité ethnique — notamment chez les Ouïghours musulmans — ces craintes se doublent de politiques dites de « stabilité sociale ». Dans ce cadre, l’État finance non seulement des campagnes de surveillance, de rééducation ou de répression, mais aussi des programmes technologiques sophistiqués — intelligence artificielle, surveillance de masse, contrôle des communications en ligne — pour détecter, anticiper et neutraliser toute activité spirituelle au-delà des cadres autorisés.
Le rôle de l’économie n’est pas non plus négligeable. Pendant des années, Pékin a encouragé certaines formes de religiosité « commerciale » — temples touristiques, sites sacrés générant des revenus — tant que celles-ci restaient sous contrôle. Mais alors que ces flux financiers se sont amplifiés, notamment par le biais du numérique, l’État a commencé à craindre que la richesse et l’influence générées autour de la religion échappent à son emprise. La Chine voit dans ces phénomènes une perte de contrôle sur les narratifs culturels et économiques, ce qui explique également les restrictions drastiques sur l’utilisation des technologies numériques dans la promotion ou la diffusion de contenu religieux.
Une autre dimension essentielle est la présentation idéologique de l’ennemi religieux comme une menace intérieure et extérieure. Dans les discours officiels, toute forme de croyance non contrôlée par l’État peut être qualifiée d’« enseignement hétérodoxe », de « secte », ou même de force politique hostile, notamment si elle a des liens transnationaux. Cette rhétorique permet de justifier des politiques répressives coûteuses non seulement auprès de l’appareil sécuritaire, mais aussi dans l’opinion publique nationale. L’enjeu est de présenter la lutte contre les religions « non patriotiques » comme une question de souveraineté et de sécurité nationale.
Enfin, il faut comprendre que ces dépenses ne sont pas accidentelles ou ponctuelles : elles s’inscrivent dans une stratégie étatique à long terme visant à façonner l’âme même de la société chinoise. Le PCC ne se contente pas de réguler les religions : il cherche à les remodeler de l’intérieur, à insuffler dans les doctrines reconnues des éléments de patriotisme socialiste, et à éradiquer toute forme de pratique qui suggère une allégeance supérieure à celle du Parti. Cette démarche engendre pour la Chine des investissements énormes — institutions, législation, budgets de sécurité, propagande, formation d’agents d’État — pour faire du modèle chinois une alternative à toute forme de pluralisme religieux.
Le bilan humain de ces politiques en Chine est déjà lourd : arrestations arbitraires, disparition forcée de leaders religieux, démolition de mosquées et d’églises, interdiction de prier en ligne, et pressions sur les familles des croyants sont monnaie courante. Des dizaines de milliers de personnes restent incarcérées parce qu’elles ont cherché à pratiquer leur foi en dehors du cadre strictement défini par l’État. Des milliers meurent en prison.
Pour Pékin, l’objectif n’est pas simplement de dépenser des milliards pour persécuter des religions : il est de construire un modèle d’État où la religion, si elle existe, le fait selon les termes que le Parti impose. Dans ce paradigme, la liberté de conscience n’est pas une priorité, et toute pratique spirituelle doit être convertie en un instrument de loyauté politique. C’est cette logique — profonde, cohérente, et d’une grande portée — qui explique pourquoi la Chine investit autant dans la persécution religieuse au XXIᵉ siècle.