C’est un rapport sénatorial qui, sous prétexte de pourfendre l’islamisme, aligne des propositions dont beaucoup risquent de se cogner au mur solide du bon sens comme à celui, non moins robuste, des droits fondamentaux.
Un groupe de travail LR du Sénat, vingt-neuf élus derrière la sénatrice Jacqueline Eustache-Brinio, a mis au monde dix-sept recommandations, brandies comme autant de parades contre un ennemi qu’ils prétendent avoir bien identifié.
D’emblée, un constat : employer le mot « islamisme » pour désigner un dévoiement de l’islam est une erreur originelle. Le terme, avant d’être tordu, désignait tout bonnement la religion musulmane, comme « christianisme » désigne la religion chrétienne. Mais, soit : admettons que le langage courant ait fini par faire d’« islamisme » une idéologie politique. Alors on s’attendrait à ce que les sénateurs distinguent entre un islamisme politique pacifique, un islamisme radical et violent, et la simple pratique religieuse. Las : ce discernement nécessaire se perd dans les sables des amalgames.
Le rapport
Le rapport Eustache-Brinio avance dix-sept mesures, dont certaines ont le goût amer des vieilles méfiances. Parmi elles, l’interdiction du voile pour les fillettes et jeunes filles de moins de 16 ans dans l’espace public, et l’interdiction du jeûne pour les mineurs du même âge, au nom — officiel — de la protection de l’enfance.
Des mesures de ce genre, discriminatoires au possible, contreviennent autant à la Constitution — qui protège le libre exercice du culte — qu’aux engagements internationaux de la France. Que le hijab soit ou non une prescription religieuse importe peu : c’est une question pour théologiens. Dès lors qu’un individu y voit une pratique de sa foi, elle relève de la liberté religieuse. Quant au Ramadan, il ne concerne en principe que les personnes pubères : invoquer la protection de l’enfance revient donc à commencer la protection… à l’adolescence. Cela n’améliore en rien la constitutionnalité de la mesure, mais éclaire l’arrière-pensée. Appelons la chose par son nom : islamophobie.
Si l’on s’aventurait sur ce chemin, demain il faudrait bannir la kippa pour les mineurs, le turban sikh, le carême, les tenues de première communion… Un parfum d’intégrisme laïque façon Emile Combes 1905 flotte dans l’air. Sauf qu’aujourd’hui, dans l’esprit de certains de nos sénateurs, l’ennemi n’est plus le catholique : c’est le musulman.
Le rapport recommande aussi d’interdire le voile aux accompagnatrices scolaires — une vieille marotte votée au Sénat en 2019, écartée ensuite par l’Assemblée nationale et rejetée en 2021.
Il propose encore de systématiser l’audition des époux avant transcription des mariages célébrés à l’étranger, de mieux tracer les financements des mosquées et associations, et de renforcer le contrôle sur les flux financiers étrangers.
Dans le sport, les sénateurs appellent à l’adoption définitive de la loi Savin et invitent les fédérations à imposer une neutralité totale.
Ils souhaitent également rattacher la délivrance des visas au ministère de l’Intérieur, imaginant qu’une centralisation administrative empêchera les individus liés à l’islamisme radical d’entrer dans le pays.
Le rapport prône encore l’obligation de neutralité religieuse pour les élus.
Enfin, les auteurs réclament un « contre-discours républicain », la réaffirmation de la mixité dans tous les espaces éducatifs et associatifs, et un soutien renforcé aux femmes des quartiers via des associations indépendantes des groupes religieux.
Ces idées ne sont pas de « fausses bonnes idées ». Ce sont de vraies mauvaises. Le droit pénal existe pour sanctionner les comportements délictueux et criminels : violences, coercition, pressions, atteintes aux femmes… Notre législation est assez fournie pour punir ceux qui se rendent coupables de ces actes. Mais ce rapport, sous couvert de lutte, s’en prend moins à des délinquants réels qu’à la pratique de l’islam. C’est non seulement illégal et anticonstitutionnel, mais parfaitement contre-productif : rien de tel pour nourrir la radicalisation.
Tout est dit, au fond, dans cette phrase de la sénatrice Eustache-Brinio : « Le réarmement républicain concerne tout le monde. Quand on est citoyen de ce pays, on se fiche de la religion. A partir de là le sujet est clos ». Une maxime péremptoire, et une grande leçon d’intelligence. Jacqueline est en guerre, et son incompétence n’a d’égal que son incurie, sa méconnaissance des grands principes de la République, et son dédain pour ceux dont la spiritualité fait partie de la vie.