
Depuis Davos, une vive controverse a éclaté cette semaine parmi des responsables juifs de premier plan, illustrant la polarisation croissante des débats autour de l’antisémitisme en Occident et, plus largement, la manière dont cet enjeu est investi dans des lectures politiques divergentes. L’épicentre de cette dispute est une opposition d’analyse entre deux figures influentes : le rabbin Pinchas Goldschmidt, président de la Conference of European Rabbis, et le rabbin Yehuda Kaploun, récemment nommé par l’administration américaine de Donald Trump comme envoyé spécial chargé de la surveillance et de la lutte contre l’antisémitisme.
Lors d’un panel organisé dans le cadre du Forum économique mondial, Pinchas Goldschmidt a cherché à formuler un diagnostic des causes de la recrudescence des actes antisémites en Europe. S’exprimant devant un auditoire international, il a attribué une part de cette évolution aux réactions politiques suscitées par les flux migratoires récents, notamment en Allemagne et dans plusieurs autres pays européens. Selon lui, la montée de formations d’extrême droite s’explique en partie par un sentiment d’insécurité éprouvé par des populations européennes face à l’arrivée de migrants originaires du Moyen-Orient.
Ancien grand rabbin de Moscou, fonction qu’il a quittée après s’être opposé publiquement au pouvoir russe, Pinchas Goldschmidt n’a pas limité son propos à une analyse politique. Il a également insisté sur la nécessité de lutter conjointement contre l’antisémitisme et l’islamophobie, estimant que ces deux formes de haine se nourrissent mutuellement. Il a rappelé que, dans le passé, des initiatives de dialogue interreligieux avaient contribué à renforcer la cohésion sociale dans plusieurs pays européens.
Cette interprétation a suscité une réaction rapide et virulente de Yehuda Kaploun. Sur le réseau social X, l’envoyé spécial américain a dénoncé ce qu’il a qualifié de « lecture erronée » de la situation actuelle. Pour lui, ce sont précisément les conséquences sociales et sécuritaires de l’immigration de masse qui expliquent l’augmentation des violences antisémites et, plus largement, l’insécurité ressentie dans plusieurs pays européens. Il a jugé « ignoble » le fait, selon ses termes, de faire porter la responsabilité de cette situation à « l’ancienne Europe », affirmant que l’administration Trump abordait ces questions « avec clarté et sans détour ».
Nommé en décembre 2025 après une procédure de confirmation contestée au Sénat, Yehuda Kaploun incarne une approche alignée sur les positions dominantes de l’actuelle majorité républicaine. L’accent mis sur l’immigration comme facteur central des tensions sociales rejoint les analyses exprimées par d’autres responsables de l’exécutif américain. Le vice-président J. D. Vance a récemment déclaré que la réduction de l’immigration constituait, selon lui, la mesure la plus efficace pour endiguer la montée de l’antisémitisme.
La polémique a pris une dimension supplémentaire lorsque Elon Musk, propriétaire de la plateforme X, a publiquement soutenu les propos de Kaploun. En répondant favorablement à l’un de ses messages, le dirigeant de Tesla et de SpaceX a contribué à amplifier le débat bien au-delà des cercles communautaires juifs. Cette prise de position a suscité de nombreuses réactions, compte tenu des controverses passées entourant les déclarations de Musk sur l’antisémitisme, la liberté d’expression et les mouvements politiques radicaux.
Face aux critiques, Pinchas Goldschmidt a cherché à nuancer ses propos initiaux. Il a affirmé que ses déclarations avaient été sorties de leur contexte et qu’il n’avait jamais eu l’intention de « blâmer l’Europe » pour l’antisémitisme contemporain. Il a réitéré son analyse selon laquelle ce phénomène procède de sources multiples : l’extrême droite, l’extrême gauche, mais aussi l’islamisme radical. À ses yeux, une réponse efficace suppose des politiques d’intégration et de prévention qui ne se limitent pas à une seule cause.
Au-delà du désaccord personnel, la controverse soulève également la question du rôle des États-Unis dans la définition des stratégies internationales de lutte contre l’antisémitisme. La nomination de Yehuda Kaploun à un poste diplomatique historiquement associé à la promotion du dialogue et de la tolérance avait déjà suscité des réserves, notamment parmi des élus démocrates, qui s’interrogeaient sur sa capacité à exercer cette fonction de manière consensuelle.