Dans les débats européens, la position des Frères musulmans sur le voile est souvent présentée comme simple et uniforme : le mouvement exigerait systématiquement le port du hijab pour toutes les femmes musulmanes. L’histoire intellectuelle et politique de la confrérie montre une réalité plus nuancée. Si la tendance dominante est clairement conservatrice et considère le voile comme une obligation religieuse, la manière de l’interpréter, de l’encourager ou de l’inscrire dans la société varie selon les contextes et les figures intellectuelles.
Fondée en Égypte en 1928 par Hassan al-Banna, la confrérie des Frères musulmans s’est toujours présentée comme un mouvement de réforme globale de la société musulmane. Son projet ne se limitait pas à la politique : il englobait la morale sociale, l’éducation et les pratiques culturelles. Dans cette perspective, la question de la modestie vestimentaire faisait partie d’un programme plus large de réislamisation de la vie quotidienne. Les écrits du fondateur appelaient notamment à lutter contre les formes de modernité jugées moralement laxistes, en critiquant l’ostentation vestimentaire et en prônant une stricte moralité sociale, incluant la séparation des sexes dans certains contextes éducatifs.
Cependant, contrairement à une idée répandue, le voile n’était pas alors le symbole central qu’il deviendra plus tard dans certains milieux islamistes. Dans l’Égypte urbaine du milieu du XXᵉ siècle, le voile avait reculé dans de nombreux milieux, en particulier dans les classes moyennes et dans les universités. Les premières générations des Frères musulmans dénonçaient surtout ce qu’elles percevaient comme une occidentalisation des mœurs, sans que la question du hijab devienne encore un marqueur politique majeur.
L’importance doctrinale du voile se précise davantage avec les grands penseurs islamistes de l’après-guerre, notamment Sayyid Qutb, dont les écrits ont profondément marqué l’idéologie du mouvement. Dans son commentaire coranique Fi Zilal al-Qur’an (Sous l’ombre du Coran), Qutb insiste sur la nécessité d’un ordre social islamique fondé sur la modestie et la séparation des sphères masculines et féminines. Commentant les versets coraniques sur la pudeur, il affirme que l’islam vise à protéger la société de la « tentation » et de la sexualisation de l’espace public, et que les règles vestimentaires féminines participent de cet équilibre moral. Dans cette vision, le voile fait partie d’un cadre plus large d’organisation sociale inspiré par la loi islamique.
Une autre figure centrale de la pensée islamique contemporaine, souvent associée à l’environnement intellectuel des Frères musulmans, est Yusuf al-Qaradawi. Dans son ouvrage Le Licite et l’Illicite en islam (1960), largement diffusé dans le monde musulman, il écrit que les versets coraniques concernant la modestie féminine imposent aux femmes de couvrir leurs cheveux et leur corps, à l’exception du visage et des mains. Qaradawi affirme que cette interprétation correspond à ce qu’il décrit comme le consensus des juristes musulmans classiques. Dans ses fatwas et conférences, il explique également que la contestation du caractère obligatoire du hijab contredit la position majoritaire des écoles juridiques sunnites.
Pour autant, Qaradawi introduit une distinction importante entre prescription religieuse et coercition politique. Dans plusieurs interventions publiques, il explique que l’observance des prescriptions religieuses doit relever de la conscience des croyants et non d’une contrainte imposée par l’État. Cette distinction est régulièrement citée dans les études sur la pensée islamiste contemporaine, car elle reflète un débat plus large sur la place de la charia dans les sociétés modernes.
La galaxie intellectuelle liée au mouvement n’est cependant pas homogène. Au sein même de la famille fondatrice de la confrérie, certaines voix ont exprimé des positions nettement plus réformistes. C’est notamment le cas de Gamal al-Banna, frère cadet du fondateur Hassan al-Banna. Penseur indépendant et souvent critique de l’islam politique, Gamal al-Banna a plaidé pour une lecture plus libre du droit islamique et pour une réévaluation du rôle des traditions juridiques. Dans ses écrits, il défend l’idée que le Coran doit primer sur la jurisprudence classique et appelle à une interprétation adaptée aux sociétés contemporaines. Ses positions l’ont souvent placé à distance des interprétations dominantes dans les milieux islamistes, y compris sur les questions liées au statut des femmes et à la liberté religieuse.
D’autres penseurs influencés par la mouvance des Frères musulmans ont cherché à articuler l’héritage islamiste avec les principes du pluralisme politique. C’est notamment le cas de Rachid Ghannouchi, figure majeure de l’islam politique tunisien et longtemps influencée par la pensée des Frères musulmans. Dans ses écrits sur la démocratie et l’islam, Ghannouchi affirme que la souveraineté politique appartient au peuple dans un système démocratique, tout en considérant l’islam comme une référence éthique pour la société. Sur la question du voile, il reprend généralement l’interprétation majoritaire du droit musulman selon laquelle le hijab constitue une obligation religieuse. Toutefois, dans sa réflexion sur l’État civil et le pluralisme, il insiste sur le fait que les normes religieuses ne peuvent être imposées dans une société démocratique sans le consentement des citoyens.
Une approche encore différente apparaît dans les travaux du juriste soudanais Abdullahi Ahmed An-Na’im. Bien qu’il ne soit pas membre de la confrérie, sa réflexion s’inscrit dans le débat intellectuel contemporain auquel participent aussi des penseurs influencés par l’islam politique. Dans son ouvrage L’Islam et l’Etat Laïque (2008), An-Na’im soutient que la charia ne peut être authentiquement respectée que si elle est adoptée librement par les croyants. Il défend ainsi l’idée que l’État doit rester neutre en matière religieuse et que les prescriptions islamiques — y compris celles concernant le statut des femmes ou la tenue vestimentaire — relèvent de la conscience individuelle plutôt que de la législation.
L’histoire récente montre également que la confrérie n’a pas toujours cherché à transformer la norme religieuse du voile en obligation juridique. Lorsque des partis inspirés par les Frères musulmans ont exercé des responsabilités politiques — notamment en Égypte au début des années 2010 — ils n’ont pas tenté d’imposer légalement le hijab. Dans ces contextes, le discours a plutôt insisté sur la liberté des femmes de porter le voile et sur la défense de ce droit face à d’éventuelles restrictions.
Par ailleurs, l’évolution sociale du voile dans le monde arabe ne peut être comprise sans tenir compte du contexte politique des années 1970. Après la défaite arabe lors de la Guerre des Six Jours en 1967 et la crise du nationalisme arabe, une nouvelle génération d’étudiants islamistes se mobilise dans les universités. Sous la présidence de Anwar Sadat, les autorités égyptiennes tolèrent même l’activité de certaines associations religieuses sur les campus, notamment pour affaiblir les mouvements de gauche.
C’est dans ce contexte que se diffuse ce que les sociologues ont appelé le « voile islamique moderne » : un foulard couvrant les cheveux associé à un manteau long. Dans les universités du Caire, ce style vestimentaire devient pour certaines étudiantes un symbole d’identité religieuse et parfois de contestation culturelle face à l’élite laïque. Le phénomène dépasse alors les cercles militants pour s’étendre progressivement à l’ensemble de la société dans les décennies suivantes.
Ce parcours historique montre que la position des Frères musulmans sur le voile est à la fois cohérente et diverse. Cohérente, parce que la majorité des penseurs du mouvement considèrent le hijab comme une obligation religieuse. Diverse, parce que la manière de traduire cette conviction dans la société — pression sociale, encouragement moral ou absence de contrainte juridique — varie selon les époques, les pays et les acteurs.
En définitive, la question du voile au sein de la mouvance des Frères musulmans ne se réduit pas à un simple mot d’ordre uniforme. Elle s’inscrit dans une réflexion plus large sur la place de la religion dans l’espace public, sur la transformation des sociétés musulmanes et sur la tension permanente entre norme religieuse et pluralisme social. C’est précisément cette complexité qui échappe souvent aux représentations simplifiées du débat public.





























