Au cours de l’année 2024, le gouvernement albanais a révélé son intention de transformer le siège mondial de l’ordre soufi Bektashi, basé à Tirana, en un micro‑État souverain — provisoirement appelé Sovereign State of the Bektashi Order — sur le modèle de l’État du Vatican. L’enclave envisagée couvrirait environ 11 hectares, soit une superficie bien inférieure à celle du Vatican.
La proposition, annoncée au sein des Nations unies par le Premier ministre albanais Edi Rama, vise à faire du Bektachisme « un nouveau centre de modération, de tolérance et de coexistence pacifique ». Le statut de cet État, s’il venait à être reconnu, serait réservé aux membres du clergé bektachi et aux administrateurs ; ils seraient les seuls à obtenir la citoyenneté.
Le projet suscite l’espoir d’offrir au monde un modèle alternatif d’islam tolérant et syncrétique : l’ordre bektachi, minoritaire en Albanie, se distingue par une approche mystique et flexible de la foi — tolérance de la diversité, absence d’obligations strictes (alcool toléré, pas de code vestimentaire contraignant), ouverture aux autres traditions religieuses.
Un pari diplomatique, un risque pour la cohésion nationale
Au-delà de l’enjeu religieux, le projet s’inscrit dans la stratégie diplomatique de l’Albanie, qui souhaite valoriser son héritage de cohabitation religieuse comme atout de soft‑power. Mais cette orientation soulève de nombreuses réserves. Plusieurs acteurs politiques et de la société civile dénoncent le caractère soudain et peu discuté de l’initiative.
Des critiques jugent le projet plus symbolique qu’utile — certains y voient une manœuvre de communication, voire une façon de détourner l’attention des problèmes internes. Les responsables de la majorité sunnite, ainsi que d’autres communautés religieuses, s’inquiètent : officialiser un État exclusivement bektachi pourrait fragiliser le modèle historique de neutralité et d’égalité entre communautés, fondé sur la séparation de l’institution religieuse et de l’État.
De surcroît, l’absence de détail — sur le statut international, la reconnaissance diplomatique, l’encadrement juridique ou encore le rôle exact de ce micro‑État — alimente l’incertitude. Le moment de l’annonce, devant l’ONU et sans débat national préalable, a aussi été jugé problématique.
Un défi pour le pluralisme et la laïcité des Balkans
Ce projet de micro‑État bektachi pourrait marquer une rupture dans la tradition albanaise de pluralisme religieux et de cohabitation pacifique entre musulmans (sunnites et bektachis), chrétiens orthodoxes et catholiques. Certains craignent que la promotion institutionnelle d’un courant soufi spécifique n’entraîne des tensions communautaires, voire un sentiment d’injustice, et perturbe l’équilibre confessionnel historique du pays.
À l’inverse, les partisans du projet y voient la possibilité d’offrir à l’Europe et au monde un modèle singulier d’islam soufi — pluraliste, tolérant, ouvert — capable de répondre aux défis de l’intolérance, du sectarisme et des fractures identitaires. Le Bektachisme, par sa longue histoire mêlant spiritualité, ouverture, mysticisme et adaptation aux contextes locaux, pourrait devenir un laboratoire d’une religion engagée dans le dialogue interconfessionnel et la paix.
Dans un contexte européen en tension — entre sécularisme, montée des nationalismes et crise des migrations — l’initiative albanaise pose la question de l’avenir du rapport entre religion, États et identité. Si le projet aboutit, il pourrait offrir un précédent inédit : un micro‑État religieux fondé sur la tolérance, mais attentif à l’enjeu du pluralisme, un pari risqué mais potentiellement porteur d’un vrai renouveau spirituel et politique.
A ceux qui lui disent que sce projet est combattu par les autres religions du pays, le leader mondial de la communauté Bektashi, Baba Mondi, répond : « La communauté musulmane a signé l’accord que j’ai conclu avec elle, tout comme la communauté orthodoxe. Cet accord stipule que le bektachisme doit disposer d’un siège mondial et bénéficier d’un statut international. Ils l’ont signé. Cependant, c’est la faction conservatrice de l’islam sunnite qui s’y oppose, et non l’ensemble des musulmans. En effet, nous entretenons d’excellentes relations avec les musulmans que nous connaissons et nous continuerons à le faire. L’Albanie n’est pas une question de division, mais elle donnera de la valeur à cette communauté. Nous ne couvrons pas les femmes, nous les éduquons. Nous avons fait des progrès, nous sommes progressistes, et c’est pourquoi les conservateurs ne souhaitent pas de religion sous cette forme. C’est pourquoi nous ne sommes en guerre contre personne. Nous luttons pour nous-mêmes, pour être pacifiques, bienveillants, pour éduquer les gens, afin qu’il y ait la connaissance et non l’ignorance. Car, comme on le sait, les trois principaux ennemis de l’humanité sont l’ignorance, la pauvreté et l’égoïsme individuel. » (https://euronews.al/en/exclusive-baba-mondi-on-faith-and-the-bektashi-state/)